Le jour où je compris le monde impitoyable de la finance

Dieu m'a doté d'un bon pied droit de footballeur et d'un amour pour les mathématiques. J'ai fini par choisir les études. Quelques années plus tard, je me retrouvais dans la plus prestigieuse salle de marchés, leader dans les produits dérivés.

Sept mois après mes débuts, un événement tragique me fera comprendre le monde impitoyable dans lequel j'allais travailler...

C'était une journée calme, presque normale. Puis, on entendit des clameurs de traders scotchés sur leurs écrans bloomberg qui débitent des informations en continues...

Un avion venait de s'encastrer sur une des tours du World Trade Center. À ce moment, tout le monde pensait à un accident banal impliquant un petit avion privé. Les marchés d'ailleurs n'ont quasiment pas réagi...

C'est lors du second impact vécu en direct que la vraie nature des uns et des autres se révéla au grand jour. Plus de doute possible sur la nature terroriste des événements. Les États-unis étaient attaqués au cœur. Les marchés boursiers dégringolaient. 

Et soudain, je vécus des moments surréalistes. Je n'oublierai jamais le saut de joie du trader en charge du basket trading lors du second impact. Une dislocation des marchés est une aubaine pour son activité. Mais sa joie, ses hurlements, son excitation me mirent mal à l'aise.

En regardant l'excitation des uns et des autres sur le floor, je vécus un cauchemar. Je venais de comprendre où j'avais mis les pieds. Ce jour là, le PNL de la salle fut l'un des plus prolifiques. Une "aubaine" pour les bonus qui devaient se décider avant la fin de l'année... 

Nombreux sont ceux qui se sont activés pour faire un max d'argent dans l'excitation générale. Mais je n'oublierai jamais non plus les quelques traders valeureux qui éteignirent leur Etrali et décidèrent de ne pas "trader". 

Ce jour du 11 septembre 2001 me marquait à jamais. La déconnexion entre les faits réels et les réactions des traders me firent comprendre le monde dans lequel j'allais travailler, ce monde que m'avaient vanté mes profs, et les anciens élèves venus exhiber leur bonus alléchants.

Ce jour là, je compris encore mieux l'expression "l'argent n'a pas d'odeur". Même pas celle du sang des victimes d'un attentat terroriste.

 

Anice Lajnef, Janvier 2020

 

 

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