Anice Lajnef
Citoyen libre.
Abonné·e de Mediapart

129 Billets

0 Édition

Billet de blog 2 mai 2021

Anice Lajnef
Citoyen libre.
Abonné·e de Mediapart

Le milliardaire, le dépensier, et les usuriers

À partir d'une allégorie, l'objectif est de vulgariser un des effets de la politique monétaire de la Banque Centrale Européenne. Par la même occasion, nous comprendrons les raisons réelles de la logique des taux négatifs, si logique il y a.

Anice Lajnef
Citoyen libre.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Imaginons un individu dépensier qui emprunte constamment de l'argent contre intérêts.

L'usurier évalue le profil de l'individu et décide de lui prêter 100€ contre une promesse écrite et signée : "je m'engage à rembourser 120€ dans 1 an quiconque me présente ce papier".

Pourquoi l'usurier demande une prime de 20€ ? Parce qu'il sait l'individu très dépensier et très endetté, et que le risque est grand qu'il ne le rembourse pas. Disons qu'il a estimé à 15% la probabilité de ne jamais revoir son argent sur ce type de profil.

Comme l'usurier prête à beaucoup de personnes ayant ce profil de risque, en moyenne, sur les 120€, il récupérera 120€*85%=102€.

Donc s'il répète l'opération un grand nombre de fois, il sera gagnant de 2€ à chaque fois qu'il prêtera 100€ sur ce type de profil.

Si l'évaluation du profil de risque de l'emprunteur faite par l'usurier s'avère juste, initialement, au moment où le papier est signé et l'argent prêté, le bout de papier vaut en théorie 102€ (et non pas 120€ qui reste le meilleur des cas possibles).

Un jour, le père du dépensier, qui s'avère être un milliardaire, se met à acheter toutes les nombreuses promesses de remboursement signées par son fils dépensier auprès des usuriers auxquels il a eu à faire.

Il achète les premières promesses de remboursement à 102€, permettant aux usuriers d'empocher directement les 2€ de gains (plus les 100€ prêtés) sans devoir attendre une année. Une aubaine inespérée pour les usuriers !

Comprenons bien que l'usurier au moment où il se sépare du papier signé par l'emprunteur pour 102€, il a récupéré sa mise initiale, plus 2€ de gain. Il est donc sorti d'affaire. C'est à son père milliardaire que le fils doit maintenant rendre les 120€ à l'échéance du prêt.

Le milliardaire ne s'arrête pas en si bon chemin. Il continue d'acheter toutes les promesses signées par son fils dépensier : il achète à 104€, puis 106€, faisant grimper les prix jusqu'à 120€ ! Les usuriers n'en reviennent pas, engrangeant des gains de plus en plus importants.

De plus, les usuriers n'ont plus de risque face à ce dépensier. Le risque a été transféré au père milliardaire contre des plus values réalisées avant même la fin du contrat. Et quelles plus values ! Jusqu'à 20€ !Bien au-delà des 2€ espérés initialement !

Étrangement, quand le milliardaire achète à 120€ les promesses signées par son fils, il estime que son fils le remboursera avec une probabilité de 100%. Donc il dépense 120€ pour récupérer 120€. Ainsi le taux d'intérêts implicite est de 0% !

Tout cela concerne les anciens emprunts. Mais lorsque le fils dépensier retourne voir les usuriers, à sa grande surprise, ils se battent tous pour lui prêter 100€ contre 101€, car ils savent qu'ils pourront vendre les promesses au père milliardaire dans les jours suivants !

Le fils dépensier ne se gêne pas, et se met à emprunter allègrement. Comme prévu, le père milliardaire se met à acheter à 101€ les nouvelles promesses signées par son fils auprès des usuriers. De l'argent facile pour les usuriers !

Leur business risqué au départ, est devenu un simple jeu d'enfants. Les usuriers ne touchent pas des intérêts au bout d'une certaine durée comme jadis, mais des gains rapides, au bout de quelques jours, qui s'apparentent à des commissions !

Surtout que le rêve ne s'arrête pas là pour les usuriers. Le père milliardaire se met même à acheter à 102€ les promesses de remboursement de 101€ signées par son fils. Une folie ! Il se met à payer plus aux usuriers que ce que son fils est censé lui rembourser dans un an !

Les logiques avec les probabilités évoquées plus haut ne fonctionnent plus ! En agissant ainsi, le père milliardaire estime que son fils le remboursera de façon plus que sûr ! Implicitement, il achète la dette de son fils avec des taux négatifs ! Du jamais vu !

Vous aurez compris que le but de cette histoire est de vulgariser un des angles de la politique monétaire de la BCE quand elle rachète les titres de dettes des États et des multinationales (dont LVMH) sur le marché secondaire de la dette.

Plus la BCE achète des titres de dettes des États et des multinationales, plus leurs prix montent, jusqu'à impliciter des taux nuls, voire négatifs !

Les banques et quelques investisseurs ont dans une première phase été partiellement délestés des risques qu'ils ont pris face aux États et aux multinationales (de 2015 à 2019). Depuis la crise sanitaire, les banques ne prennent plus de risques, devenant de simples intermédiaires.

Les banques prêtent aux États et aux multinationales tout en sachant que la BCE va débouler sur le marché secondaire (à l'instar du père milliardaire avec les usuriers). Elles engrangent au passage des commissions et des écarts de cours sur les titres de dettes.

Ainsi, nous comprenons que si les taux sont bas ce n'est pas parce que les États ou les multinationales sont plus sûrs, mais parce que la BCE est en quelque sorte leur garant bienfaisant.

La question est de savoir jusqu'à quand la BCE va pouvoir créer de l'argent à l'infini et l'injecter dans les marchés financiers sans déstabiliser complètement la confiance que nous portons dans la monnaie !

Anice Lajnef, Mai 2020

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Amérique du Sud
Dans le sud du Brésil, l’agrobusiness a profité du mandat de Bolsonaro
Dans un Brésil en pleine campagne présidentielle, avant le premier tour dimanche 2 octobre, la déforestation et les conflits autour de la terre sont plus que jamais synonymes de violences pour les populations autochtones. Reportage au Mato Grosso do Sul.
par Jean-Mathieu Albertini
Journal — Amériques
Brésil : une nouvelle ruée vers l’or ravage le territoire Yanomami
Dans l’État de Roraima, quarante ans après une première ruée vers l’or, les orpailleurs illégaux sont de retour en masse dans le territoire Yanomami, favorisés depuis l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro. À la veille de l’élection présidentielle, les orpailleurs tentent de pousser leur avantage.
par Jean-Mathieu Albertini
Journal — Agriculture
Politique de l’eau : il faudra « passer par des interdictions »
La carte n’a pas bougé depuis cet été : 93 départements sont toujours en alerte sécheresse et de nombreux arrêtés empêchent les prélèvements d’eau habituels. L’agriculture pourra-t-elle continuer de consommer comme avant ? Entretien.
par Amélie Poinssot
Journal — Agriculture
Changeons cette agriculture prédatrice
L’été est terminé. Mais la sécheresse continue. Les nappes souterraines mettront des mois à retrouver leur niveau normal. Il est temps de réduire la consommation d’eau de l’agro-industrie. Parti pris en vidéo.
par Amélie Poinssot

La sélection du Club

Billet de blog
Les élections au Brésil : changement de cap, ou prélude à un coup d’État ?
Les élections qui se dérouleront au Brésil les 2 et 30 octobre prochain auront un impact énorme pour les Brésiliens, mais aussi pour le reste du monde, tant les programmes des deux principaux candidats s’opposent. Tous les sondages indiquent que Lula sera élu, mais la question qui hante les Brésiliens est de savoir si l’armée acceptera la défaite de Bolsonaro. Par Michel Gevers.
par Carta Academica
Billet de blog
L'affrontement bolsonariste du « Bien » contre le « Mal » : erreur philosophique et faux antagonisme
[Rediffusion] Au Brésil, les fanatisés bolsonaristes se présentent en porteurs du bien. Si toute réalité humaine porte, mélangées ensemble, les dimensions de bien et de mal, lorsqu'un groupe fanatique et son chef optent pour la haine, l'esprit de vengeance, le mensonge, la violence, la magnification de la dictature et la torture à l'aide de fake news, ils ne peuvent pas prétendre « nous sommes des hommes bons ».
par Leonardo Boff
Billet de blog
Élections au Brésil - Décryptage et analyse
Lecteurs et lectrices des pages « International » de la presse francophone savent que le Brésil vit un moment crucial pour son destin des prochaines années. À moins d'une semaine du premier tour des élections présidentielles, le climat est tendu et les résultats imprévisibles sous de nombreux aspects.
par Cha Dafol
Billet de blog
Billet du Brésil #5 / Dimanche, un coup d’État est-il possible ?
S'accrochant au pouvoir, Jair Bolsonaro laisse planer le doute sur l'éventualité d'un coup d'Etat, en cas de défaite aux élections. Mais les conditions sont-elles vraiment réunies pour garantir son succès ?
par Timotinho