La monnaie doit-elle obligatoirement être liée à une dette ?

Nous allons nous attaquer à une question qui secoue les économistes : la monnaie doit-elle forcément être la matérialisation d'une dette ? Et si tel est le cas, quelles en sont les conséquences ?

Il n’y a pas longtemps, un économiste a brandit des Livres pour me prouver que la monnaie est forcément de la dette. Je vais vous exposer une partie de mon vécu pour vous prouver le contraire.

Entre 5 et 7 ans, j'ai vécu dans un petit village reculé, dont l'activité principale était l'agriculture et la pêche. J'étais le fils d'une productrice de lait.

Dans ce village, chaque commerçant possédait un carnet, avec sur chaque page le nom d'un client à qui il accordait un crédit. Certains payaient leurs courses directement, d'autres repartaient sans payer, en demandant au commerçant d'inscrire le montant sur le carnet.

Ce carnet était un registre des dettes, comme peut l'être de nos jours le registre d'un compte bancaire ou celui d'une carte bleue. À la différence qu'il n'était pas centralisé : chaque commerçant est responsable des dettes qu'il a accordées.

Comme pour les cartes bleues, à la fin de chaque mois les comptes étaient faits et chacun devait solder sa dette. Mais comme chacun ne consommait pas plus qu'il ne produisait, l'argent physique passait de mains en mains, sans vraiment servir à quoique ce soit. 

Avec une application technologique moderne qui aurait servi dans ce village, permettant à chacun de payer sa part résiduelle, c'est à dire la différence entre sa production et ses achats, les transferts d'argent auraient été quasiment inexistants !

L'application aurait permis de compenser les dettes des uns et des autres. Les carnets de dettes logés chez chaque commerçant et producteurs auraient été centralisés par cette application permettant de réduire drastiquement les transferts d'argent réalisés 2 à 2. 

Si les banques et les systèmes de paiements type Visa ou Mastercard sont si puissants aujourd'hui, c'est parce qu'ils s'occupent de cette centralisation des registres de dettes et de leur compensation.

Revenons à notre village. En quoi la monnaie a vraiment été utile ? À rien, ou presque.
La monnaie a été utile car une de ses caractéristiques, l'unité de valeur, a servi à faciliter les échanges, c'est à dire la possibilité de donner un prix à tout produit et service.

La monnaie a aussi servi à faciliter la compensation des dettes prises 2 à 2 entre les agents économiques du village. En passant de mains en mains, l'argent physique a servi comme un outil libératoire de la dette.

Avec une application moderne cette fonction de la monnaie n'est même plus utile. Finalement, seule l'unité de valeur de la monnaie est utile, c'est à dire la convention collective utilisée qui permet de donner un prix à toute chose.

Donc la monnaie n'a été à aucun moment la matérialisation d'une dette. C'est le travail collectif qui a créé la valeur, la monnaie ne servant qu'à quantifier le travail fourni, et les carnets à enregistrer les dettes à court terme.

Ainsi, le cycle économique est simple : les villageois travaillent, puis consomment pour répondre à leurs besoins réels. Une situation trop simple pour nos banquiers car comme je viens de vous le montrer, ils sont exclus de l'équation.

Aujourd'hui, la monnaie est par construction une dette. La monnaie ne peut exister sans qu'un crédit ne soit pris : ce n'est pas le travail qui répond à un besoin, mais le crédit. Par construction, le cycle économique commence par l'octroi d'un crédit, puis vient le travail.

La monnaie ainsi créée par la dette, va devenir au moment où elle atteint votre compte un outil qui libère de la dette. Une incroyable construction de l'esprit bancaire qui permet de faire de la monnaie la coquille de la dette. C'est un phénomène puissant philosophiquement.

Ainsi, à chaque fois qu'une envie est née, il suffit de créer de la monnaie à partir d'un crédit, vous faire consommer ensuite, puis enfin vous faire travailler. Les banquiers viennent de faire de la monnaie une avance sur le temps !

Certains trouvent cette invention géniale, car en poussant à la consommation, le crédit revigore l'économie, et incite les travailleurs à travailler assidûment pour payer leurs dettes. Voilà le côté sympathique de faire de la monnaie la coquille de la dette.

Il manque en réalité une dernière étape dans le cycle moderne tel que décrit : crédit, consommation, travail. En effet, il faut payer les "intérêts" de la banque. Donc contrairement aux villageois cités plus haut, les gens ordinaires doivent un surplus de travail au banquier.

Ce surplus est quantifiable de plusieurs façons. À titre d'exemple, en 2008, 18% de la richesse créée servait à payer les intérêts bancaires, soit 6 fois plus que le budget de l'Éducation Nationale. En étant à ce point cupides, les banquiers ont cassé l'économie.

Cette conception de monnaie-dette génère un surplus de travail couplé à la culpabilité de la dette. La pression est énorme sur les gens ordinaires et provoque des rapports économiques et sociaux peu apaisés.

Cette course contre la dette se mue en course aux profits quitte à pressurer le personnel ou à lésiner sur la qualité des produits. Mais surtout la dette aliène les travailleurs, affaiblissant toute velléités de lutte sociale crédible.

Les travailleurs de 68 étaient bien moins endettés que les travailleurs de 2019 inquiets pour leur retraite. Il faut bien payer le crédit immobilier ! Qui osera prendre le risque de se retrouver à la rue avec sa famille ? Personne. Cette situation arrange la banque et l'État.

Plus grave encore, la monnaie-dette tire constamment les richesses du futur vers le présent. Cette monnaie chérit par nos économistes pour son côté stimulant de l'activité économique, coûte extrêmement chère aux générations futures et à notre Planète. 

Plus de la monnaie est créée par le crédit, et plus les banques touchent des intérêts, et plus la consommation est importante. La monnaie-dette pousse au productivisme et au dérèglement climatique. La création monétaire et les émissions de CO2 explosent à la hausse ensemble.

Il est urgent d'introduire dans l'économie une monnaie émise par la banque centrale et libre de toute dette. Un euro libre qui aurait la même valeur et le même pouvoir que l'euro-dette créé par la Société Générale. Un euro qui sera par construction protégé en cas de faillite de la banque

Cet euro peut être introduit au fil des années via une dotation au budget de l'État, ou sous forme de revenu universel pour libérer les ménages du poids de leurs dettes.
En ce moment des milliards sont créés par la Banque Centrale Européenne au service de la finance, pour encore plus de dettes ! 

Si les événements ne le permettent pas, à nous de répliquer localement le modèle économique du village en créant des applications technologiques du futur qui court-circuitent les banques. La monnaie ne doit pas rester un outil qui spolie et aliène le travail ! 

 

Anice Lajnef, Mai 2020

 

 

 

interets-bancaire-18-pourcents-1
endettement-des-menages-immo
emissions-carbones
global-money-supply

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.