Comment sortir proprement du capitalisme financier

Le fondement du capitalisme financier consiste à rémunérer l'argent par l'argent. La fiscalité à la Française cherche à réduire les dérives inégalitaires de ce système à la fin du cycle économique, une fois que le mal est fait. Et si on attaquait le mal à la racine en faisant d'une pierre, deux coups : taxer légèrement l'argent empilé dans les comptes bancaires pour financer l'action sociale ?

« L’aide sociale et les minima sociaux coûtent environ 70 milliards d’euros par an aux finances publiques, soit 3% du produit intérieur brut (PIB) ». Voilà comment un économiste chevronné mesure le « coût » de l’entraide sociale. 

Ces économistes ne jurent que par le PIB, ce concept qui guide nos politiques économiques depuis l’après-guerre. La raison est simple, puisque le PIB est un indicateur qui mesure de manière simple l'activité d'une économie. Qui plus est, les recettes de l’Etat en dépendent.

Mais au lieu de taxer l'activité économique pour garantir la solidarité avec les plus pauvres, en rabotant les salaires et les retraites, et en pénalisant l’esprit d’entreprise et l’innovation, il serait plus judicieux de taxer le surplus d'argent oisif accumulé sur les comptes bancaires. Et par le hasard des choses, le PIB et les dépôts bancaires sont du même ordre de grandeur, autour de 2200 milliards d'euros.

Ce système fiscal a fait ses preuves dans le passé, et il fut adopté entre autres, par le très puissant Empire Ottoman. Il est directement inspiré d'un impôt religieux nommé zakat, qui veut dire littéralement purification. Notre économie moderne a besoin de cette prurification, pour assainir un système qui exacerbe de façon intenable les inégalités de richesse.  D'ailleurs, la chute de l'Empire coïncide avec la création de la Banque Ottomane au XIXe siècle, et l'introduction du système bancaire franco-britannique fondé sur les intérêts, qui sont aux antipodes de la zakat. 

La fiscalité française taxe le revenu du travail lourdement, la France étant championne d’Europe dans ce domaine. En même temps, l’ISF peut paraître injuste par certains contributeurs, car cet impôt ne fait pas de différence entre les richesses. Un entrepreneur français investissant les fruits de son succès dans l’économie réelle, est taxé de la même manière qu’un rentier, dormant sur un compte en banque. D’un point de vue fiscal, la richesse productive, et la richesse dormante sont mises au même niveau.

Pour remédier à ces injustices fiscales, qui pénalisent les travailleurs et ceux qui investissent dans l’économie réelle, une piste n’a jusqu’à aujourd’hui jamais été pensée en France : supprimer l'impôt sur les revenus du travail, et créer un impôt sur les dépôts bancaires. Au lieu de prélever les 3% du PIB sur le travail et la richesse productive, prélevons annuellement un peu moins de 3% sur le surplus des dépôts bancaires. Comme le PIB et le montant des dépôts bancaires sont du même ordre, autour de 2200 milliards d'euros, la somme prélevée serait aussi du même ordre, autour 70 milliards d’euros. 

Le surplus des dépôts bancaire peut être défini comme l'argent inutilisé sur une année au-delà d'un certain seuil, une sorte de matelas monétaire nécessaire, qui peut être fixé pour l’instant arbitrairement à 3000 euros. L'idée de cette taxe est simple : à une date fixe, on revient sur l'année passée, on enregistre quel a été le minimum d'argent présent sur l’ensemble de nos dépôts bancaires, et on prélève 2,57% du montant entre cette somme et le seuil minimum décrit plus haut.

Concrètement, un individu qui a vu ses dépôts bancaires atteindre un minimum de 8000 euros sur l’année, sera taxé à hauteur de 2,57% sur une base de 5000 euros, soit 128,5 euros à payer pour cette année. Par contre, pour une entreprise qui accumule de longue date une trésorerie de 25 milliards d’euros, ce qui est le cas de Total, la taxe sociale serait d’environ 650 millions d’euros par an !

Bien évidemment, ce prélèvement vise les accumulateurs de richesses, que ce soient les particuliers ou les entreprises, et non pas les ménages des classes moyennes. 

Les entreprises européennes empilent plus de 1000 milliards d'euros sur des comptes offshore. Faut-il laisser cet argent dormir, ou pousser les dirigeants de ces entreprises à le réinvestir pour créer de l'emploi et stimuler la recherche ?

Cette manne sociale est aussi importante que les 70 milliards d’euros de la part de la CSG prélevés sur les revenus d'activité, et vingt fois plus puissante que les 3,5 milliards d'euros de l’ISF.

Surtout, le prélèvement de cette somme peut être effectué par les banques pour le compte de l’Etat, d’une manière simple et transparente.

Cette logique qui permet de réduire les inégalités de richesse, est aux antipodes du fondement du capitalisme : les intérêts bancaires qui rémunèrent l’argent par l’argent. Ces intérêts bancaires s’opposent radicalement aux intérêts de la société. Ils sont la racine même de l’augmentation des inégalités de richesse, et des inégalités  sociales.

Les mentalités doivent se faire violence si nous souhaitons vraiment éradiquer le chaos que ce monde capitaliste à bout de souffle nous promet. Pour cela, il faut des universitaires et des dirigeants politiques à la hauteur du danger qui nous guette. Il faut oser remettre en cause la logique bancaire qui détruit le lien social, et la remplacer par une logique qui pénalise l’argent dormant accumulé sur des comptes bancaires.

 

Anice Lajnef , Décembre 2018

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