Banques : les territoires perdus de la République

Quand Montesquieu écrit De l'esprit des lois au XVIIIe siècle, il ne sait pas encore que les générations futures vont abandonner un quatrième pouvoir entre les mains d'institutions privées, les banques. Sans contre-poids, ce pouvoir perdu de la République va causer une concentration de richesse sur une minorité, qui contrôlera la classe dirigeante, pourtant élue démocratiquement par le peuple.

Notre économie hyper-financiarisée montre de plus en plus ses limites. Certains hommes politiques surfent sur les frustrations des masses pour critiquer avec des termes vagues notre modèle économique.

La finance, le capitalisme, ou le libéralisme sont pointés du doigt pour haranguer la colère du peuple. Mais cette personnification du système est dangereuse, car elle épargne les responsables qui continuent de profiter du statu quo dans l'ombre.

Ce ras-le-bol social est nourri par le sentiment que notre économie financiarisée pousse au consumérisme et au productivisme, dangereux pour la planète. Le sentiment aussi que les inégalités de richesse sont exacerbées.

Les masses sont témoins de la prise en otage de notre démocratie par une minorité de privilégiés, et que les hommes politiques que nous élisons, sont soit complaisants avec cette minorité, soit impuissants.

Ce sont ces ressentis qui sont exploités par les mouvements populistes. Le peuple se sent lésé, et il veut légitimement reprendre la main.

Notre démocratie est donc malade d'un glissement de pouvoir, qui fait des gens que nous élisons, les pantins d'hommes de pouvoirs issus de la sphère économique et financière.

Pour être plus précis, notre économie financiarisée concentre au fil du temps les richesses sur une poignée d'individus qui finissent par prendre le dessus sur nos dirigeants politiques.

Nos démocraties reposent sur la séparation des pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire), théorisée par John Locke et Montesquieu, au XVIIIe siècle.

Or au début du XIXe siècle, un quatrième pouvoir va être institutionnalisé : celui de la création et de la gestion de la monnaie.

Alors que les trois pouvoirs historiques sont sous la surveillance du peuple, qui par voie démocratique continue de les contrôler, le quatrième pouvoir est entre les mains d'institutions privées.

Certes la banque de France a été nationalisée en 1946, il n'en reste pas moins que 90% de notre monnaie est créée par les banques privées lors de l'octroi d'un crédit.

Ce privilège énorme de créer de la monnaie, est une source de profits considérable pour les banques et leurs actionnaires. Cependant, celles-ci ne payent aucune redevance en échange de cette licence.

Pire, alors que la monnaie est d'intérêt général car elle régit l'économie du pays, les banques privées ne doivent rendre aucun compte au peuple sur leurs actes.

Vu sous un autre angle, la monnaie qui est créée au moment de l'octroi d'un crédit, est par construction une actualisation au présent, des richesses futures du pays.

Dans ce cas, de quel droit des institutions privées peuvent choisir seules, quels seront les acteurs de cette création de richesse ?

On peut aisément penser que par la voix du peuple, ce quatrième pouvoir doit être transparent dans le choix de ses clients et des projets qu'il finance : nous le peuple, voulons une création monétaire qui soit investie dans l'économie réelle.

Nous le peuple, nous ne voulons pas que la monnaie créée par ce quatrième pouvoir, contribue à la spéculation boursière qui fragilise notre économie par des crises, dont le peuple finit toujours par payer le prix.

Nous le peuple, refusons que notre monnaie commune serve la spéculation immobilière qui appauvrit les ménages, rallonge les durées de crédits, et crée une génération vouée à la location.

Nous le peuple, nous ne voulons surtout pas que notre monnaie commune finance des projets pollueurs pour notre planète.

Nous le peuple, nous nous opposons à ce que les banques exacerbent les inégalités de richesse en facilitant l'accès au crédit aux riches, et en accablant les plus démunis d'entre nous par des frais bancaires exorbitants.

Nous le peuple, nous nous opposons à ce qu'un seul homme* emprunte plus de 50 milliards d'euros pour bâtir un empire économique colossal, et étende son influence en rachetant nos médias. (*Drahi)

Nous le peuple, nous ne voulons pas que ce quatrième pouvoir crée de la monnaie pour financer des OPA destructrices d'emplois.

La liste est longue sur ce que le peuple peut imposer à nos banquiers. Il n'est pas question de nationaliser cette activité bancaire. Il est juste question de reconnaître son pouvoir et de surtout l'intégrer dans nos institutions républicaines.

Ainsi, une fois sous le giron de notre République et de notre constitution, le peuple pourra dessiner les contours de ce quatrième pouvoir démocratiquement, et lui donner toute la place qu'il mérite, dans la transparence, et l'indépendance. Exactement comme les autres pouvoirs. Ni plus, ni moins.

Il n'est pas question de faire de ce pouvoir notre ennemi, mais notre allié. D'ailleurs, ce mouvement populaire pourrait être une réponse aux maux contemporains de nos sociétés ?

Cet élan de démocratie peut être une réponse aux tentations nationalistes, et plus largement à tous ces mouvements qui cherchent la polarisation de la société.

Novembre 2018

Anice Lajnef

 

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