Débat citoyen sur la monnaie et la finance

Quand les économistes et les journalistes économiques permettent le débat citoyen sur notre économie, cela laisse la place à une approche plus terre à terre de l’économie. Le détachement face au système en place permet de mieux le remettre en question...

J. Couppey-Soubeyran, économiste et universitaire, était interrogée par Romaric Godin dans le cadre d’une série d’articles à propos de la votation populaire helvétique sur la monnaie pleine. Cette série d’articles était éclairante pour faire comprendre au grand public les mécanismes de la monnaie.

 

Chère Madame Couppey-Soubeyran,

Grâce à la magie de twitter et à nos échanges sur cette plateforme, vous avez pu prendre connaissance de mon billet sur le dividende social :

https://blogs.mediapart.fr/anice-lajnef/blog/280118/reduire-les-inegalites-de-richesses-grace-un-dividende-social

Je vous remercie d’avoir pris le temps de le lire et de m’avoir posé la question de l’investissement dans le système qui est décrit dans le billet. Pour répondre à cette question, je suis obligé de faire un petit détour et de changer de référentiel économique.

Description succincte du système économique actuel

Dans le référentiel actuel, la séquence économique est la suivante :

  1. Besoin économique (non assouvi)
  2. Création monétaire qui coïncide avec l’octroi d’un crédit
  3. Consommation (besoin assouvi)
  4. Remboursement de la dette par le travail
  5. Surplus de travail pour payer les intérêts bancaires

La consommation est au centre du système économique. Elle en est le moteur.

Mais la dette est ce qui fait tourner ce moteur. La monnaie joue ici le rôle d’enveloppe de la dette.

Sans dette, la contraction monétaire serait telle que cette économie s’effondrerait (car 90% de la monnaie est de la dette). Donc cette société de consommation ne fonctionne que par la pression de la dette et de son remboursement. D’où le malaise social ressenti par les masses…

Mais surtout, ce système ne peut survivre que s’il y a de la croissance en continue. Il ne permet pas les périodes de récessions. En effet, l’étape 5, qui consiste à rembourser les intérêts bancaires, ne peut se faire qu’à partir d’un autre crédit créateur de richesse.

Cet aspect fait en quelque sorte la force de ce système car il stimule l’activité, l’innovation et la prise de risque, car les agents économiques sont soumis à la pression du remboursement de la dette. Mais il est aussi son principal inconvénient car en cas de mauvais temps, les défauts en chaine font s’écrouler le système sur lui-même.

L’autre défaut de ce système est d’ordre environnemental car il est centré sur la consommation. Mais cette consommation doit être de nature exponentielle, car le système monétaire lui-même est de nature exponentielle (à cause de la nécessité du remboursement des intérêts bancaires).

La nature est bien faite. Notre magnifique planète est capable de se régénérer et de s’adapter à une économie mondiale en croissance. Le danger surgit quand le taux de croissance économique nécessaire à la survie du système monétaire actuel est supérieur à la capacité de régénération de la planète. Ce point critique est atteint depuis les années 70, et depuis fortement dépassé. Notre planète vit à découvert depuis 50 ans (notion de déficit écologique http://maplanete.blogs.sudouest.fr/archive/2018/05/05/ressources-naturelles-a-partir-de-ce-samedi-5-mai-2018-la-fr-1064529.html)

Cette situation est inédite et en même temps inquiétante. Peu d’économistes font le lien entre les risques écologiques, et notre système monétaire et économique fondé sur la dette.

 

Il faut penser un système économique écologiquement et socialement responsable

A l’origine de la séquence économique décrite plus haut, il y a un sentiment de besoin non assouvi.

Naïvement, on pourrait penser qu’il faudrait préalablement travailler pour pouvoir assouvir ce besoin. Dans ce cas, la séquence économique deviendrait primitive :

  1. Besoin économique (non assouvi)
  2. Travail
  3. Consommation (besoin assouvi)

Historiquement, cette séquence a été jugée un peu trop primitive au gout de nos banquiers.

Surtout, cette séquence économique est quasi utopique car la nature humaine est telle que face à un besoin à assouvir, nombreux sont incapables de patienter et d’endurer un état d’insatisfaction temporaire.

Ce qui peut être obtenu plus tard grâce au fruit du travail, doit absolument être obtenu tout de suite grâce à la magie bancaire. En ce sens, le banquier est l’agent économique qui tire vers nous l’axe du temps. Le banquier dans le système actuel n’est ni plus, ni moins qu’un marchand d’une denrée immatérielle, le temps.

Au passage, il est légitime de se poser une question philosophique : le temps peut-il être une denrée commercialisable ? Où est-ce plutôt un bien commun précieux qui ne peut être accaparé par une minorité d’individus pour servir leurs intérêts ?

De toute façon, même dans une société utopique où les individus arriveraient à contenir leurs instincts de consommateurs, il reste à relever le défi de la « dette nécessaire » :

  1. La dette qui correspond à un besoin vital
  2. La dette à court terme qui correspond à la non coïncidence des séquences de productions (plus communément appelée non coïncidence des désirs)

Ainsi, même dans le meilleur des mondes, toute économie a besoin d’un système permettant de matérialiser les dettes consenties entre les agents économiques.

 

Un système monétaire moderne calquant les avantages de la monnaie-or 

Ces questions ont historiquement toujours existé, et la monnaie fut une invention humaine extraordinaire qui permit de sortir de la complexité du commerce du troc.

La monnaie-or a joué le rôle d’avoir permettant de se libérer de la dette et d’apporter aux échanges commerciaux la flexibilité nécessaire. Cette monnaie a rempli son rôle de stabilité des prix pendant très longtemps.

Le principale avantage de l’or est sa rareté, mais aussi sa production modérée (autour de 2,5% annuellement).

L’inconvénient de l’or est aussi cette même rareté, car quiconque se l’accapare concentre vers lui la confiance des masses (Bretton Woods en est une illustration). Mais surtout la quantité limitée d’or dans le monde ne permet pas de répondre aux défis démographiques modernes (tout l’or du monde pourrait être contenu dans le quart d’une piscine olympique !).

L’idée est de calquer notre système monétaire sur le modèle de la monnaie-or qui a fait ses preuves dans le passé :

  1. Une masse monétaire initiale finie (monnaie 100% centrale – monnaie pleine)
  2. Une croissance de la monnaie autour des 2,5% (qui correspond en moyenne aussi à la croissance économique historique à long terme)

La masse monétaire initiale doit être celle permettant le fonctionnement de l’économie réelle (Masse monétaire*vélocité = ΣQi*Pi).

La création monétaire doit correspondre à la capacité de régénération de notre planète que j’estime empiriquement autour de 2,5%.

Mais surtout, cette monnaie ne doit pas être considérée comme un privilège, mais comme une responsabilité. La monnaie est un avoir qui libère de la dette mais qui doit être remis dans le cycle économique responsablement.

La détention dans le temps de la monnaie doit être pénalisée car cette situation est néfaste pour l’économie. La monnaie doit dépérir lentement. Deux approches sont possibles :

  1. Une consomption monétaire graduelle par prélèvement (taxe sociale)
  2. Une consomption monétaire graduelle par dilution (création monétaire : dividende social)

Ma préférence va vers la seconde approche car mieux acceptée des masses.

Une fois cette consomption de la monnaie acceptée par création monétaire, il reste à savoir à qui redistribuer cette manne.

Dans le système actuel, cette manne monétaire dilutif du pouvoir d’achat existe déjà. Elle profite aux détenteurs de capital au détriment des salariés. Elle contribue surtout à exacerber les inégalités de richesses.

L’idée ici est de faire en sorte que cette manne réduise les inégalités de richesses en la distribuant aux plus démunis d’entre nous par l’action sociale. C’est ce que j’appelle le dividende social.

Ainsi, ce dividende social joue exactement le rôle inverse des intérêts bancaires.

Ce système monétaire joue ainsi un rôle fiscal. Mais il est important que cette manne soit strictement ségréguée des impôts à usages régaliens.

Aussi, la redistribution de la manne monétaire vers les plus démunis, peut être vue comme un transfert d’utilité de la monnaie . Celle-ci augmente la vélocité monétaire et revigore l’économie.

 

Une monnaie au service du peuple

Une fois le monopole de la création monétaire ôté aux banquiers, il sera alors possible de proposer une monnaie moderne et la fin de la marchandisation du temps (finance) :

  1. Une monnaie 100% électronique, transparente et traçable
  2. Une monnaie au service de l’économie réelle
  3. Marchandisation du temps interdite

Les rôles des banques privées et des nouvelles fintechs doit être celui de gestionnaires et d’intermédiaires :

  1. Ils permettent la tenue du registre de la monnaie
  2. Ils permettent l’investissement dans l’économie réelle de l’épargne disponible et de la monnaie centrale disponible

 

Transition

La première étape est de mettre en place la monnaie pleine : toutes les monnaies scripturales privées deviennent centrales. Les banques privées restent face à leurs emprunteurs initiaux, d’un côté, et la banque centrale de l’autre.

Toute monnaie remboursée n’est plus automatiquement détruite. Elle est transférée à la banque centrale qui se doit de la rendre disponible aux banques ayant des clients voulant emprunter pour réinjecter l’argent dans l’économie réelle.

La deuxième étape est plus difficile. Elle consiste pour la banque centrale à faire le tri entre les dettes déjà en cours, afin de détruire les remboursements issus des prêts purement spéculatifs, et de réinjecter dans le cycle économique les remboursements issus des prêts utiles à l’économie. En somme, il faut converger vers la masse monétaire initiale nécessaire pour faire fonctionner l’économie expurgée de sa partie purement spéculative.

L’état transitoire prend fin quand il ne reste pratiquement plus d’emprunts de l’ancien monde, et que la masse monétaire nécessaire pour l’économie réelle converge vers un point d’équilibre. Cette période peut durer 30 ans ou plus...

 

Comment investir dans ce système ?

J’en viens donc à votre première question…

L’investissement est fait à partir des avoirs disponibles soit par l’épargne, soit par la monnaie centrale non utilisée.

 

Pas de primes de risques injustes

Le système actuel est injuste car il favorise les plus riches en facturant moins d’intérêts bancaires (faible prime de risque demandée). En même temps, cette pratique peut sembler mathématiquement logique car le banquier n’a pas une capacité infinie de création monétaire et il cherche une rémunération optimale.

Cependant, ce procédé qui classe les individus selon leur risque de défaut, par effet itératif, accentue les inégalités de classes de manière exponentielle. Il crée aussi une impression de connivence entre le système bancaire et les investisseurs productifs.

Il n’y a aucune logique éthiquement juste qui voudrait qu’on ne prête pas a un pauvre à 2% car il risque de faire défaut, mais qu’on devienne tout d’un coup content de lui prêter a 5% car le jeu en vaut la chandelle (espérance de gain positive car la prime de risque est plus élevée).

Seule la capacité de remboursement (solvabilité) doit être prise en considération, et les frais bancaires doivent être fixes et identiques, que ce soit pour un riche ou un besogneux.

 

Rien ne changera avant une crise énorme

Etant donné la nature servile de la nature humaine, je suis très pessimiste sur les chances de changements. Les masses sont noyées dans le divertissement et les polémiques sociétales. La monnaie est complexe. Elle intéresse peu de monde. Et les forces en place sont trop fortes. Seules une énorme crise peut faire réfléchir les consciences et pousser au changement.

 

Apparté : la monnaie actuelle repose sur une fraude institutionnalisée

La monnaie-billet (étalon or), fut une avancée considérable. La dématérialisation de la monnaie était en marche. Mais que ce soient les banques privées ou les banques royales, celles-ci se sont rendus comptes que les dépôts en or étaient assez stables. Ils se sont alors permis soit de faire fructifier les dépôts à leur avantage, soit de faire fonctionner la planche à billets. A partir de là, ils n’étaient plus en mesure de rembourser en or et sans condition les déposants. Ils ne pouvaient rembourser leurs clients que dans la mesure de leurs stocks en or disponibles.

Ceci constituait un système frauduleux qui a mené à des faillites des déposants quand ils se ruaient dans les banques pour retirer leur or. Avec le temps, les banques de dépôts ont su mettre en place des garde-fous prudentiels (l’équivalent des ratios prudentiels modernes). Mais cela n’a pas empêché les faillites bancaires du XIXe et XXe siècle.

Quand en 1936 pour le Franc, et en 1971 pour le dollar, il est décidé d’abandonner l’étalon-or, pour mettre en place les monnaies FIAT, il n’est ni plus ni moins question d’institutionnaliser le modèle frauduleux d’antan ou les dépôts n’étaient pas garantis. Si la banque fait faillite, les dépôts ne sont plus garantis (en théorie, de nos jours, une partie des dépôts reste garantie).

L’or a été remplacé par la monnaie centrale. Et la planche à billet par la création monétaire des banques privées.

Les naïfs sont tous ceux qui ne sont pas dérangés par notre système monétaire moderne inspiré d’un système monétaire frauduleux et au service des banquiers…

En comparaison, le système que je préconise est l’institutionnalisation dématérialisée de la monnaie-or, un système beaucoup plus éthique…

 

Anice Lajnef

 

 

 

 

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