La dictature des désirs...

J'ai fait un cauchemar. Il faut dire que juste avant de m'assoupir, j'étais pris de panique par la trajectoire cataclysmique de notre modèle économique, et par le peu de réponses apportées par la société alors que la survie de l'humanité est en jeu. En me réveillant, j'ai compris le caractère allégorique de mon cauchemar.

 

« J'étais donc tranquillement installé dans le dernier wagon d'un train, quand soudain je me suis rendu compte que ce train ne possédait pas de frein alors qu'il roulait à vive allure.

J'ai d'abord été pris d'un moment de panique. Puis je me suis dit qu'il fallait que j'en informe les gens de ma voiture. Ils m'ont ri au nez : "mais de quoi tu parles, les gens des trains savent ce qu'ils font !".

Il faut dire que peu m'ont écouté, tous occupés qu'ils étaient sur leur smartphones et tablettes à regarder leurs divertissements préférés. Ce wagon était celui des divertis, il fallait que je passe à la seconde voiture.

Là, les gens étaient pris dans leurs factures et leurs calculs : "Tu as sûrement raison, mais nous sommes tellement endettés que tes préoccupations sont un luxe que nous ne pouvons pas nous offrir. Ce qui compte pour nous c'est de boucler les fins de mois".

Dans la troisième voiture, le brouhaha était intense : les voyageurs discutaient, ou plutôt se chamaillaient sur des questions sociétales. Je n’ai pas eu l’attention que j’attendais :
- "Tu repasseras stp, ce qui compte en ce moment c'est de défendre l'identité de la France".
- "Pas de frein ? Tant pis pour ce train de racistes".

Cette voiture était donc celle des identitaires et des communautaristes, pour qui seule la division comptait. Je n'avais aucune chance de m'y faire entendre. Il fallait que je passe à la voiture suivante...

"Pas de frein ?! Comment le sais-tu ? Ce train roule sans problème depuis le départ, pourquoi inventer une théorie ? Même si nous roulons à 300 km/h quelques minutes avant l'arrivée, rien ne nous dit que le train va s'écraser en gare". Cette voiture était celle des sceptiques...

Il fallait que je passe vite dans la voiture suivante, celle des bourgeois, en première classe :
"C'est parce que vous êtes mal installé en seconde classe que vous dîtes ça ? Jaloux !". Impossible de m'y faire entendre, ils étaient trop bien installés dans leurs fauteuils.

Enfin, j’arrivais dans la dernière voiture, celle des milliardaires et des grands banquiers. À ma grande surprise, ces gens n'avaient pas l'air étonné par ma panique. Ils étaient au courant de la catastrophe à venir, mais semblaient incapables de bouger : ils préféraient profiter de leur confort jusqu'aux derniers instants. De toute façon, à quoi bon paniquer les voyageurs du train, sachant qu’il n’y avait quasiment pas d’issue positive à la situation.

En remontant cette dernière voiture, j’arrivais à la cabine de pilotage et j'y forçais la porte. À ma grande surprise, Draghi, Président de la BCE, et Macron, n’étaient que de simples copilotes. Qui pouvait donc être le pilote de cette machine infernale qui nous mène à notre perte ?

Le pilote n'avait pas de visage, il était tellement répugnant et effrayant que je me réveillais en sursaut ! »

Le pilote répugnant et effrayant est une allégorie qui représente le maître de nos pulsions personnelles et collectives.

Nous sommes pris dans une dictature des désirs qu'il faut assouvir sans attendre. Avoir tout de suite ce que nous pouvons avoir demain. Consommer sans attendre, consommer par pulsions. Quitte à s'endetter et à s'en remettre au système financier. Et quitte surtout à détruire notre planète.

La société croit s'être émancipée des religions, mais en réalité elle est soumise à ses passions. C'est cette incapacité à contrôler ses désirs qui rend le système bancaire si puissant.

L'homme est impatient et les banques en jouent. Elles ont le pouvoir magique de tirer vers elles l'axe du temps, et d'assouvir nos pulsions de consommateurs.

En nous "offrons" des crédits qui nous donnent un pouvoir de consommation à la fois puissant et éphémère, les banques nous soumettent à elles, car il faut travailler doublement pour rembourser la dette et ses intérêts. Tels les junkies soumis à leur dealer, nous sommes des drogués aux crédits soumis à la toute puissante finance.

C'est cette pulsion de consommation sans frein qui nous mène droit dans le mur. Sans remettre en question fondamentalement et collectivement notre mode de vie consumériste, et sans consentir à restreindre nos envies pulsionnelles, nous resterons soumis aux banques et aux multinationales polluantes jusqu'à ce que le train de notre vie s'écrase dans la gare finale.

 

Anice Lajnef, Septembre 2019

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