Le paradoxe du banquier

Je vais reproduire une discussion que je tenais souvent avec mes collègues en salle de marchés pour illustrer un paradoxe bancaire.

 

- Pourquoi un pauvre devrait payer plus d'intérêts qu'un riche alors que tous les deux empruntent le même montant ?
- parce que le pauvre est moins solide
- et donc ?
- il a plus de chance de faire un défaut de paiement sur ses mensualités. Il faut donc lui faire payer ce risque
- comment ?
- en augmentant les intérêts bancaires
- pourquoi ?
- comme ça la banque s'y retrouve en moyenne sur cette classe d'emprunteurs
- ça semble logique mathématiquement ! 
- biensûr, la finance repose sur de vraies sciences : mathématiques, statistiques...
- donc je résume : si un pauvre veut emprunter, comme il est pauvre et qu'il aura plus de chance de ne pas rembourser, il faut lui compliquer la tâche par rapport au riche, en augmentant les intérêts bancaires ?
- oui
- t'en penses quoi humainement ?
- euh... (bug).

Dans un fameux sketch, "Le syndicaliste", Coluche ironisait parfaitement sur la logique du crédit : "Moins tu peux payer, plus tu payes" ! (1)

Le pire est que la logique est inverse dans l'autre sens. Un riche peut emprunter dans des meilleurs conditions qu'un plus pauvre :
pour un emprunt immobilier de 200 000 euros sur 25 ans, la différence de taux peut facilement atteindre 1% entre un dossier solide, et un autre dossier moins solide, soit 27 000 euros d'intérêts bancaires à payer pour le riche, contre 54000 euros pour le plus pauvre (2). La différence est de 27 000 euros tout de même.
Un ménage ayant un dossier plus fragile paye le double en intérêts bancaires !

Cette classification des emprunteurs joue un rôle non négligeable dans la condition sociale. Et sauf exception, cette condition bancaire précaire est héritée de génération en génération.

Dans le cas de l'achat immobilier évoqué plus haut, il est question d'une différence de 27000 euros ! De quoi financer quelques cours particuliers qui peuvent faire la différence...

Cette logique est aussi vraie dans le monde des entreprises. Les multinationales profitent de la politique de la Banque Centrale Européenne pour emprunter à des taux négatifs. Quand les PME luttent pour emprunter à des taux plus chers, allant jusqu'à 4,5% ! (3)

Il ne faut pas perdre de l'esprit que sur les sommes prêtées, les banques n'en possèdent qu'une infime partie. Le reste est de la pure création monétaire qui devrait être considéré comme de l'argent public !

D'ailleurs, l'économiste français Maurice Allais, prix Nobel d'économie, préconise : "un système où la création monétaire appartiendrait uniquement à un Banque centrale indépendante de l'État et des partis politiques au pouvoir, et où les revenus correspondant à la création monétaire reviendraient uniquement à l'État." (4)

En conclusion, la finance est régie par des logiques mathématiques et statistiques faisant fi de l'humain et de l'écologie. Qui aura assez de courage pour contrecarrer cette logique mortifère ?

Anice Lajnef, Août 2019


(1) : https://youtu.be/LSYfi2fA30E à partir de 1'45''
(2) : https://www.guideducredit.com/HTMcorps/Fichiersmarche/tauxbanque.htm
(3) :
https://www.banque-france.fr/statistiques/credit/credit/taux-des-credits-aux-entreprises
(4) :
La Crise mondiale d’aujourd’hui. Pour de profondes réformes des institutions financières et monétaires., Maurice Allais, éd. Clément Juglar, 1999, p. 185

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