La baguette magique de la BCE qui transforme la mauvaise dette en or !

Pour vulgariser la politique monétaire de la BCE, je vais faire une analogie entre le nouveau monde et l'ancien monde.

J'avais expliqué dans un précédent billet comment la finance avait pris le pouvoir grâce à une fraude ancienne des banques, qui a depuis été institutionnalisées et est devenue notre modèle monétaire : https://blogs.mediapart.fr/anice-lajnef/blog/030819/comment-la-finance-intelligemment-pris-le-pouvoir-sur-notre-economie

 À partir de dépôts en or, les ancêtres des banques ont commencé à imprimer plus de notes de dépôts que d'or disponible. C'est ce qu'on appelle communément la planche à billets.

Après ce rappel, voilà l'analogie :

Dans notre monde actuel, la monnaie centrale crée par la BCE est l'équivalent de l'or d'antan.
Et les dettes des États et des multinationales sont l'équivalent de notes émises ne faisant face à aucun dépôt en or (équivalent de la planche à billets).

Entre 1980 et 2008, les banques se sont données à cœur joie pour spéculer en bourse et pour endetter les Etats et les classes moyennes (en octroyant des crédits immobiliers et des crédits à la consommation). Pour ce faire, les banques ont créé énormément de "faux billets", n'ayant pas assez "d'or" dans leurs caisses. Il faut comprendre par là que les crédits émis ex-nihilo sont les faux billets et la monnaie centrale détenue par les banques auprès de la BCE sont l'or dans les caisses.

Or les banques ne s'échangent pas entre elles des faux billets, mais de l'or sonnant et trébuchant.

En 2007, leurs activités fictives étaient tellement énormes (les faux billets), qu'elles n'avaient plus assez d'or pour se compenser entre elles : ce fut une crise terrible de liquidités qui mena à la crise de 2008.

C'est à ce moment là que le château de carte de la finance, qui repose sur une émission frauduleuse de monnaie, aurait dû tombé.

C'est sans compter sur la solidarité de la Banque Centrale Européenne envers le système financier, puisque la BCE est un vivier d'hommes passés par les banques commerciales (notamment Goldman Sachs comme ce fut le cas de Draghi).

Les banques centrales vont agir comme des magiciens par une politique monétaire très accommodante nommée Quantitative Easing. Ils vont transformer les dettes des banques et des multinationales (donc l'équivalent des faux billets) en possession des créanciers, en or !

"Donnez-moi donc vos faux billets que je vais garder auprès de moi et je vous donne de l'or !". Un échange des dettes par de la création de monnaie centrale !

En agissant de la sorte, la banque centrale soulage les banques qui pensaient que leur activité frauduleuse était arrivée à une fin violente, et les créanciers au bord de la faillite suite à leurs paris spéculatifs (attirés par des intérêts exorbitants des pays du sud de l'UE, notamment la Grèce et le Portugal).

En remplaçant les faux billets par de l'or, la BCE réduit artificiellement les dettes en circulation dans les marchés financiers, et elle lance surtout un signal d'impunité financière : "endettez autant que vous voulez le monde, je serai toujours là, quoiqu'il en coûte" !

Les banques et le monde de la finance au bord du gouffre ont été sauvés de leur cupidité dangereuse avec de l'or magique, créé par des banquiers centraux et à destination de leurs anciens collègues et amis seulement.

En plus, le risque financier de leurs investissements douteux disparaît puisque tonton Draghi est là pour sauver les banques, les créanciers et les endettés grâce à sa fameuse phrase codée lancée lors d'un meeting public de la BCE : "whatever it takes" ! Ce qui se traduit par des taux d'intérêts qui baissent, encore et encore, jusqu'à atteindre l'aberration des taux négatifs !

À qui profite cette situation ?

À la finance, aux banques, aux spéculateurs, aux créanciers, aux endettés institutionnelles (États et multinationales). Mais aussi aux possédants !

En effet, une fois "l'or" en possession des anciens créanciers, ceux-ci préfèrent mettre leur richesse à l'abri en investissant dans des produits qui rapportent quelque chose, car les dettes des États et des multinationales ne rapportent plus rien, pire il vous coûte de l'argent quand vous leur prêtez !

La manne de la BCE est donc investie dans la bourse et l'immobilier qui rapportent des dividendes et des loyers. Alors que les dettes des États coûtent en intérêts négatifs !

Donc imaginez un milliardaire comme Bernard Arnault à la tête de la multinationale LVMH : grâce au QE sa société touche de l'argent quand elle emprunte, et dans le même temps, le prix de l'action en bourse s'envole grâce à l'afflux de l'argent émis par la BCE et déversé dans la finance. C'est un comble de bonheur pour les milliardaires !

Qui en sort perdant ?

La nouvelle génération qui voit les prix de l'immobilier s'envoler et qui se retrouve vouée à la location à vie ou à s'endetter sur 30 ans pour un 50 mètres carrés.

Les classes moyennes qui souffrent de l'austérité imposée aux États par cette même BCE avec la règle des 3% sur le déficit budgétaire : gel des salaires et des retraites, hausse des impôts, baisse des aides sociales.

La société qui voit les inégalités de richesse exploser, et les frustrations des classes moyennes qui se transforment en gronde sociale et peuvent remettre en cause la paix civile.

La démocratie en sort affaiblie avec des milliardaires de plus en plus puissants et de plus en plus hégémoniques dans l'actionnariat des médias. Ce pouvoir médiatique oeuvre pour étouffer la gronde sociale et pour promouvoir électoralement une classe politique à la botte des possédants. 

La morale de cette histoire

Au final, l'argent magique de la BCE qui transforme des faux billets (dettes) en or (monnaie centrale), sert ceux qui ont profité d'une arnaque institutionnalisée depuis des décennies : les capitalistes financiers. Et au lieu d'être punis quand leur cupidité fut trop grande, ils en sont récompensés aujourd'hui !

Pendant ce temps, les jeunes gens, les salariés, les entrepreneurs et les retraités crèvent la bouche ouverte.

Les écoles et les hôpitaux sont exclus de cet argent magique.

Est-ce que cette situation est juste ?

Est-ce que la politique inéquitable de la BCE est démocratique ?

Pour conclure, voilà la réponse à ces questions grâce à quatre citation du sage Maurice Allais, prix Nobel d'économie :

1/ "Dans son essence, la création monétaire ex nihilo actuelle par le système bancaire est identique, je n'hésite pas à le dire pour bien faire comprendre ce qui est réellement en cause, à la création de monnaie par des faux-monnayeurs, si justement condamnée par la loi. Concrètement elle aboutit aux mêmes résultats. La seule différence est que ceux qui en profitent sont différents."

2/ "En fait, sans aucune exagération, le mécanisme actuel de la création de monnaie par le crédit est certainement le « cancer » qui ronge irrémédiablement les économies de marchés de propriété privée."

3/ "Ce que je préconise, c'est un système où la création monétaire appartiendrait uniquement à un Banque centrale indépendante de l'État et des partis politiques au pouvoir, et où les revenus correspondant à la création monétaire reviendraient uniquement à l'État."

4/ "En fait on doit proclamer qu'un droit fondamental de l'homme c'est d'être protégé efficacement contre un fonctionnement inéquitable, sinon malhonnête, de l'économie de marchés permis actuellement ou même favorisé par une législation inappropriée."

(Extraits du livre "La Crise mondiale d'aujourd’hui. Pour de profondes réformes des institutions financières et monétaires", Maurice Allais, éd. Clément Juglar, 1999)

 

Anice Lajnef, Septembre 2019

 

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