Jacques Le Goff, «La bourse et la vie», chapitres 1 et 2

Jacques Le Goff est un historien spécialiste du Moyen-Âge français. Dans son livre, La Bourse et la vie, il revient sur l’histoire de l’usure, et de son interdiction au Moyen-Âge par l’Église. Quelques passages des deux premiers chapitres sont pertinents pour comprendre le capitalisme financier d’aujourd’hui.

Dès le deuxième paragraphe du premier chapitre « Entre l’argent et l’enfer : l’usure et l’usurier », l’auteur annonce la couleur : « La formidable polémique autour de l’usure constitue en quelque sorte l’accouchement du capitalisme ».

Dans le second chapitre, « La bourse : l’usure », Jacques Le Goff présente de multiples définitions de l’usure données par les penseurs catholiques de l’époque, qu’il faut placer dans un contexte où la monnaie était une monnaie métal (or, argent…) : « La décrétale Consuluit d’Urbain III (1187), intégrée dans le Code de droit canonique, exprime sans doute le mieux l’attitude de l’Église vis-à-vis de l’usure au XIIIe siècle :

  • L’usure est tout ce qui est demandé en échange d’un prêt au-delà du bien prêté lui-même ;
  • Des prix plus élevés pour une vente au crédit sont des usures implicites. » 

L’usure est même qualifiée de vol, un péché contre la justice. Ce souci de justice devient, dans le même temps, une idée-force dans le domaine de l’économie, tant pénétré par l’idéologie religieuse et l’éthique. Thomas d’Aquin le dit bien : « Est-ce un péché de recevoir de l’argent en prix pour de l’argent prêté, ce qui est recevoir une usure ? » Réponse : « Recevoir une usure pour de l’argent prêté est en soi injuste : car on vend ce qui n’existe pas, instaurant par-là manifestement une inégalité contraire à la justice. »

Jacques Le Goff cite même un texte « étonnant » daté du Vème siècle probablement, qui fut inséré dans la seconde moitié du XIIe siècle dans le Code de droit canonique. Il y est écrit : « De tous les marchands, le plus maudit est l’usurier, car il vend une chose donnée par Dieu, non acquise des hommes [au rebours du marchand] et, après usure, il reprend la chose, avec le bien d’autrui, ce que ne fait point le marchand. On objectera : celui qui loue un champ pour recevoir fermage ou une maison pour toucher un loyer, n’est-il point semblable à celui qui prête son argent à intérêt ? Certes, non. D’abord parce que la seule fonction de l’argent, c’est le paiement d’un prix d’achat ; puis, le fermier fait fructifier la terre, le locataire jouit de la maison ; en ces deux cas, le propriétaire semble donner l’usage de sa chose pour recevoir de l’argent, et d’une certaine façon, échanger gain pour gain, tandis que de l’argent avancé, il ne peut être fait aucun usage ; enfin, l’usage épuise peu à peu le champ, dégrade la maison tandis que l’argent prêté ne subit ni diminution ni vieillissement. »

Ce texte est une formidable réponse à un hymne à l’usure écrit par Turgot au XVIIIème siècle. En 1769, Turgot écrit son Mémoire sur les prêts à intérêt, à l’occasion de la crise provoquée par un scandale financier à Angoulême. Le futur jeune contrôleur général des finances du Roi, un Macron avant l’heure, économiste très libéral, avance l’idée selon laquelle l’argent est un bien comme un autre, productif et non stérile, et que sa location doit être rendue possible et libre, comme on louerait des meubles ou des bijoux.

Je rajouterai aux arguments des scolastiques, que dans une location d’un champ ou d’une maison, le contrat a un terme, et que seuls les loyers doivent être payés. Dans un contrat de prêt, la quantité prêtée est consommée au départ, et à la fin du contrat, il faut rendre non seulement le capital, mais en plus les intérêts. Les deux situations sont incomparables en termes de risques et de leur partage entre les différents contractants.

Les scolastiques du Moyen-Âge partageait l’idée que « l’argent est infécond. Or l’usure voudrait lui faire faire des petits ». Thomas d’Aquin surenchérit sur la stérilité de l’argent, après avoir lu Aristote : « L’argent ne se reproduit pas ». Non, comme l’a bien expliqué Jean Ibanès théologiens et les canonistes du Moyen Âge aient refusé toute productivité l’argent, au capital ; mais dans le cas du prêt à intérêt, faire enfanter de l’argent à l’argent prêté est contre nature. Thomas d’Aquin affirme : « La monnaie […] a été principalement inventée pour les échanges ; ainsi son usage propre et premier est d’être consommée, dépensée dans les échanges. Par suite, il est injuste en soi de recevoir un prix pour l’usage de l’argent prêté ; c’est en cela que consiste l’usure. »

Les scolastiques du Moyen-Âge avaient compris un phénomène fondamental si on veut comprendre l’usure, en cela que l’argent est impérissable, infatigable, que si on le met à travailler alors il ne s’arrête jamais. Si la monnaie n’est pas cantonnée à son rôle de convention dans les échanges, alors celui qui la possède prend l’ascendant sur le reste des hommes, car qui peut se battre contre une créature qui travaille jour et nuit, 7 jours sur 7, 24h par jour : « Mes frères, mes frères, connaissez-vous un péché qui ne s’arrête jamais, que l’on commet tout le temps ? Non ? Eh bien si, il y en a un, et un seul, et je vais vous le nommer. C’est l’usure. L’argent donné à usure ne cesse de travailler, il fabrique sans arrêt de l’argent. De l’argent injuste, honteux, détestable, mais de l’argent. C’est un travailleur infatigable. Connaissez-vous, mes frères, un travailleur qui ne s’arrête pas le dimanche, les jours de fête, qui ne s’arrête pas de travailler quand il dort ? Non ? Eh bien l’usure continue à travailler de jour et de nuit, les dimanches et fêtes, dans le sommeil comme dans la veille ! Travailler en dormant ? Ce miracle diabolique, l’usure, aiguillonnée par Satan, réussit à l’exécuter. En cela aussi l’usure est une injure à Dieu et à l’ordre qu’il a établi. Elle ne respecte ni l’ordre naturel qu’il a voulu mettre dans le monde et dans notre vie corporelle, ni l’ordre du calendrier qu’il a établi. Les deniers usuraires ne sont-ils pas comme des bœufs de labour qui labourent sans cesse ? À péché sans arrêt et sans fin, châtiment sans trêve et sans fin. Suppôt sans défaillance de Satan, l’usure ne peut que conduire à la servitude éternelle, à Satan, à la punition sans fin de l’enfer ! »

Silvio Gesell, en 1916, mettra d’accord les scolastiques et Turgot, en publiant son ouvrage majeur « L'Ordre économique naturel ». Il y présente sa théorie de la monnaie franche qui le rendra célèbre, laquelle consiste en la mise en circulation d'une monnaie fondante c'est-à-dire qui se déprécie à intervalle fixe. Ainsi, la monnaie est mise au niveau des hommes. Au lieu de faire des petits, les intérêts, celle-ci se déprécie, respectant l’ordre naturel des choses, comme le ferait l’homme ou des denrées périssables.

Ainsi, nous pouvons percevoir que l’usure est fortement liée à la notion de temps, et qu’une autre définition possible de l’usure est « le commerce du temps », un bien universel, propriété du Créateur, et que nul n’aurait le droit de s’approprier.

Cette relation entre l’usure et le temps, fait de l’usurier « Le voleur de temps », titre justement du troisième chapitre du Livre de Jacques Le Goff, « La bourse et la vie ».

 

Anice Lajnef, Décembre 2020

 

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