Une fable de Jean de la Fontaine riche d’enseignements économiques

La réflexion économique est aujourd’hui prise en otage par les économistes et les banquiers, alors que rien n’est plus politique que l’économie. L’économie a un impact concret sur notre existence, et à ce titre devrait tous nous concerner. La philosophie, la sociologie, l’anthropologie, l’histoire, et la littérature sont autant de prismes qui peuvent contribuer à enrichir la pensée économique.

La finance, qui est l’art d’endetter le plus possible les masses, a pris en otage notre économie réelle. Certains sont rebutés par le jargon et les modèles douteux des économistes, et délaissent ainsi une question essentielle, celle de comprendre comment la finance a pris le pouvoir sur notre économie.

La littérature, et plus précisément la poésie peuvent nous réconcilier de façon plaisante avec l’économie. C’est le cas avec la fable de « L’avare qui a perdu son trésor » écrite par Jean de la Fontaine.

Avant de tirer les enseignements économiques de cette fable, qui permettent de comprendre pourquoi et comment la finance a pris le pouvoir sur l’économie, voici d’abord cette fable en question :

 

L'AVARE QUI A PERDU SON TRESOR

L'usage seulement fait la possession.
Je demande à ces gens de qui la passion
Est d'entasser toujours, mettre somme sur somme,
Quel avantage ils ont que n'ait pas un autre homme.
Diogène là-bas est aussi riche qu'eux,
Et l'avare ici-haut comme lui vit en gueux.
L'homme au trésor caché qu'Esope nous propose,
            Servira d'exemple à la chose.
                Ce malheureux attendait,
Pour jouir de son bien, une seconde vie ;
Ne possédait pas l'or, mais l'or le possédait.
Il avait dans la terre une somme enfouie,
        Son cœur avec, n'ayant autre déduit
            Que d'y ruminer jour et nuit,
Et rendre sa chevance à lui-même sacrée.
Qu'il allât ou qu'il vînt, qu'il bût ou qu'il mangeât,
On l'eût pris de bien court, à moins qu'il ne songeât
A l'endroit où gisait cette somme enterrée.
Il y fit tant de tours qu'un Fossoyeur le vit,
Se douta du dépôt, l'enleva sans rien dire.
Notre avare, un beau jour ne trouva que le nid.
Voilà mon homme aux pleurs : il gémit, il soupire.
            Il se tourmente, il se déchire.
Un passant lui demande à quel sujet ses cris.
            C'est mon trésor que l'on m'a pris.
 Votre trésor ? où pris ? Tout joignant cette pierre.
             Eh sommes-nous en temps de guerre
Pour l'apporter si loin ? N'eussiez-vous pas mieux fait
De le laisser chez vous en votre cabinet,
            Que de le changer de demeure ?
Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure.
 A toute heure, bons Dieux ! ne tient-il qu'à cela ?
            L'argent vient-il comme il s'en va ?
Je n'y touchais jamais.  Dites-moi donc, de grâce,
Reprit l'autre, pourquoi vous vous affligez tant,
Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent :
            Mettez une pierre à la place,
            Elle vous vaudra tout autant.

 

La thésaurisation

Dans cette fable de la Fontaine, il est question d’un avare qui cache son trésor de peur de perdre sa richesse. L’avarice est un trait de caractère qui consiste à ne vivre que pour l’argent, en refusant de dépenser pour soi ou pour les autres. L’argent devient une finalité en soi. Elle cache en réalité une obsession, celle de la peur de devenir pauvre, et l’envie de garder le contrôle sur le futur.

L’avarice est une pathologie. L’avare est obnubilé par l’argent à tel point qu’il « Ne possédait pas l'or, mais l'or le possédait ». Les psychanalystes lient cette pathologie à la peur de manquer, ou encore à une peur inconsciente de la mort.  

Dans les huit premiers vers, Jean de la Fontaine expose d’entrée la morale de la fable. L’auteur y fait une critique de la thésaurisation des avares qui consiste à accumuler les richesses, sans finalité, si ce n’est par crainte que la pauvreté ne les touche.

Le premier vers est explicite : « L'usage seulement fait la possession ». En d’autres termes à quoi bon posséder une richesse, si ce n’est pour la dépenser si c’est une somme d’argent, ou l’utiliser ou la consommer si c’est un bien matériel ?

Ce premier vers est le fondement d’une économie saine, car une richesse oisive est un poison pour l’économie. La thésaurisation, une « passion » qui consiste à « entasser toujours, mettre somme sur somme » tue le dynamisme de l’économie.

L’argent accumulé dans des paradis fiscaux par de riches sociétés ou individus est autant de richesse qui dort alors qu’il pourrait servir à tourner dans l’économie. Il en est de même des appartements inoccupés et thésaurisés par des compagnies d’assurances ou de riches étrangers dans les centres-villes, alors que le mal-logement ronge nos sociétés.

Dans notre économie moderne, les inégalités de richesse sont tellement exacerbées qu’une minorité d’individus possèdent de plus en plus de richesse. Lorsque la richesse est investie dynamiquement, l’économie y gagne. Mais lorsque la richesse est entassée dans des paradis fiscaux ou ailleurs, c’est toute la société qui en pâtit.

Pour s’en convaincre, il suffit de comprendre que l’euro supplémentaire entassé par un milliardaire à moins d’utilité pour le dynamisme de l’économie réelle que l’euro supplémentaire engrangé par un ménage. Dans le premier cas, l’euro est entassé dans une longue pile d’argent et devra attendre longtemps avant de retourner dans l’économie réelle. Dans le second cas, à peine glané l’euro sera dépensé par le ménage qui peine à joindre les deux bouts à chaque fin de mois !

Ce dynamisme, étudié par les économistes grâce à la notion de vélocité de la monnaie, est vital pour toute économie. La vélocité mesure la vitesse de circulation de la monnaie, c'est à dire le nombre de fois qu'un euro change de mains en un temps donné.

Notre économie actuelle souffre de la baisse continuelle de la vitesse de circulation de la monnaie. Les ultra-riches entassent, et les plus démunis subissent une baisse de pouvoir d’achat de plus en plus dangereuses pour l’équilibre social. L’argent ne circule plus et il reste bloqué chez une minorité de riches : la théorie du ruissellement vantée par les économistes en vogue n’est pas une réalité.

 

L’érosion nécessaire du surplus de richesse

Ce que les thésauriseurs arrivent à faire avec l’argent ou les métaux précieux, ils n’arriveraient pas à le faire avec des bien périssables, car le temps agit contre eux. Pour éviter des pertes, ceux qui possèdent des bien périssables sont obligés de s’en délester en baissant les prix, voir même d'en donner une partie.

Dans le cas des denrées périssables, le temps joue contre les possédants. La dégradation avec le passage du temps met une pression sur eux pour qu’ils se délestent rapidement de leurs biens. Cette pression naturelle est bénéfique pour l’économie. Chose impossible avec les biens comme les métaux précieux qui ne souffrent d’aucune corrosion !

Pour éviter la thésaurisation, il faudrait éroder les euros entassés sur des piles quasi-infinies d’argent. À partir d’un certain seuil d’épargne considéré comme raisonnable, la richesse oisive doit être ponctionnée d’une légère taxe, jouant le rôle de la corrosion.

Contrairement à l’ancien impôt sur la fortune, cette taxe cible le surplus de richesse oisif, sans pénaliser la richesse dynamique, celle qui fait tourner l’économie. Cette taxe pourrait être généralisée à toute richesse dormante, comme des logements jamais habités, des œuvres d’arts non exposées, ou des lingots d’or entassés dans des coffres-forts.

Avec le développement des monnaies digitales expérimentées par certaines banques centrales, il est même facile d’inscrire cette érosion dans le protocole même de la monnaie. Le prélèvement serait simple et automatique, peu importe que le surplus de richesse soit logé ici ou dans des paradis fiscaux…

Une fois cette manne collectée auprès des plus riches, elle pourrait enfin circuler dans l’économie réelle en étant redistribuée aux plus démunis d’entre nous.

Le ruissellement de l’argent serait ainsi inscrit dans la loi et dans le protocole de la monnaie. Il ne serait plus une théorie économique, mais une réalité.

 

La thésaurisation a donné le pouvoir aux banquiers !

D’une certaine manière, le système bancaire s'est originellement développé sur la thésaurisation de l'or. Les avares, les commerçants ou les épargnants voulant sécuriser leur richesse, ont jadis fait confiance aux ancêtres des banquiers en leur confiant aveuglement leur or.

La stabilité des stocks d'or confiés a donné des idées aux financiers : "pourquoi laisserait-on dormir cette richesse alors que nous pourrions la prêter et toucher des intérêts ?".

Ils se mirent alors à prêter ce qu'ils ne possédaient pas. Jusqu'au jour où à la première crise d'envergure, les déposants se sont rués aux guichets et se sont rendu compte comme l'avare de la Fontaine que leur richesse n'était plus : « c'est mon trésor que l'on m'a pris ».

Le fossoyeur de la fable a agi avec le trésor de l’avare comme le banquier a agi avec l’or des déposants. Le fossoyeur a donné une vie économique à un trésor dormant. D’ailleurs, même l’avare avoue son oisiveté économique : « L'argent vient-il comme il s'en va ? Je n'y touchais jamais… ».

Les économistes donnent une légitimité à l’action du banquier : il donne vie à de l’argent qui ne sert à rien car entassé sans être utilisé. Originellement, l’action du banquier consistait à faire vivre l’économie en s’appuyant sur l’épargne, quitte à la mettre en danger. L’épargne dormante est inutile, mais surtout elle paralyse l’économie si elle n’y est pas réinjectée.

Les économistes, tels le passant de la fable, auraient préféré que l’avare utilise son argent, car ils savent bien que la dépense est le moteur de l’économie : « N'eussiez-vous pas mieux fait de le laisser chez vous (…) Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure ». 

Cependant, tout comme le passant qui relativise le vol du trésor commis par le fossoyeur : « Dites-moi donc, de grâce, Reprit l'autre, pourquoi vous vous affligez tant, Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent : Mettez une pierre à la place, Elle vous vaudra tout autant », les économistes modernes détachés de toute morale, ont construit leur « science » sur cet abus du banquier envers les épargnants. Certes les banquiers prêtent de l’argent qui n’est pas le leur, mais ils sont utiles pour l’économie, bien plus que les avares qui entassent leur richesse dans des coffres ou des comptes en banques.    

 

L’épargnant, l’éternel victime du système bancaire

Le système bancaire est né d'un abus de confiance. Le banquier profite de la confiance d'épargnants naïfs pour s'enrichir à leur détriment. Ainsi, même si les mécanismes sont plus complexes aujourd'hui, rien n'a changé depuis l'époque de la Fontaine : l'épargnant est toujours lésé !

Aujourd’hui, l’épargnant est lésé par une création monétaire débridée, opérée par les banques commerciales quand elles octroient des crédits, ou par les banques centrales quand elles rachètent avec de l’argent « public » les dettes détenues par les banques et les acteurs de la finance.

Certains diront que l'épargnant est responsable de ses malheurs, car non seulement il fait confiance à un système bancaire dont il ne comprend pas les rouages, mais en plus il délègue aux banques et à la finance la responsabilité de faire circuler son argent.

Pour protéger les épargnants, il faut revoir le pouvoir de la création monétaire détenu par les banquiers. Ce pouvoir immense doit être reconnu, et contrôlé.

Pour responsabiliser les épargnants, et les dissuader de la thésaurisation, il est urgent d’imposer une taxe sur le surplus de richesse inutilisée. Cela donnera un dynamisme à la monnaie nécessaire pour l’économie, et réduira en même temps le rôle de la dette et des banques.

Grâce à cette fable de la Fontaine, nous avons pu voir à quel point la thésaurisation est mauvaise pour l’économie. L’avarice est le trait de caractère qui favorise ce comportement. Les banquiers ont su profiter de la situation pour prendre le contrôle sur la monnaie, puis sur l’économie !

Anice Lajnef, Septembre 2020

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