Le village heureux et l'économiste

C'est une histoire qui commence bien, celle d'un village heureux, où tous les habitants vivaient en harmonie.

L'épicier du village était un homme réputé pour sa droiture et sa morale. C'était un homme sérieux, serviable, sur qui tous les villageois portaient leur confiance.

Sa réputation était si grande, qu'à chaque fois qu'un membre du village produisait quelque chose, il le déposait en toute confiance chez l'épicier pour qu'il écoule la marchandise à un prix donné, tout en y rajoutant sa juste marge. 

L'épicier entretenait une relation forte avec le paysan du village. C'était son ami, et il savait le dur métier qu'il faisait. Il était reconnaissant de ses efforts, conscient qu'il était le rouage le plus important du village, car pourvoyeur de vivres indispensables à la vie. 

Il arrivait de temps à autre, selon les récoltes, que le paysan manquait d'argent pour pouvoir dépenser chez l'épicier. La précédente récolte était moyenne, mais la prochaine s'annonçait généreuse. L'épicier, dans sa bienveillance lui faisait avance de ses besoins. 

Il notait sur un carnet la dette du paysan, en attendant qu'il la solde, la nouvelle récolte venue. "Merci, Merci !" lui dit son ami paysan. "En avais-je le choix", lui rétorqua l'épicier avant d'ajouter "c'est normal, sans ton travail, le village ne survivrait pas." 

Tout se passait dans le meilleur des mondes jusqu'au jour où le Seigneur rappela à lui l'épicier à la grande tristesse du village. Le fils de l'épicier, un jeune économiste, décida de revenir reprendre les affaires familiales.

Le deuil passé, l'épicerie vitale pour le village rouvrit rapidement les portes. Comme tous les lundis, la femme du boulanger apporta ses biscuits pour que l'épicier les écoule. Elle fit ses courses, s'apprêtait à partir, quand l'épicier économiste la rattrapa.

"Hop, hop, hop, madame, vous comptiez partir sans payer ?" Étonnée, la femme du boulanger lui expliqua l'accord passé avec son père, et la relation de confiance, qui lui permettait de partir sans payer en attendant que sa marchandise soit écoulée.

"Faîtes-moi confiance", lui dit-elle, "cela s'est toujours bien passé avec votre papa, et au pire si les biscuits ne sont pas écoulés je solderais ma dette plus tard". Mais l'économiste, fort de sa science apprise en ville, ne l'entendait pas de cette oreille.

"Si vous ne payez pas madame, je perdrai une opportunité d'usage de cet argent. Vous devez être pénalisée. Vous devez me compenser ! Je vous prends un des 10 paquets de biscuits". En bon économiste qu'il était, il avait compris que "le temps, c'est de l'argent" ! 

Furieuse, la boulangère n'avait pas le choix, mais lâcha avant de partir : "vos méthodes sont moins droites que celles de votre regretté père. À quoi l'économiste répondit : "Ah vous savez, ma chère madame, l'économie est une science, et la morale, je n'en ai que faire !".

Rentrée chez elle, la boulangère toujours en colère, expliqua la situation à son mari, qui plus résilient, lui conseilla de travailler plus pour faire 11 paquets de biscuits pour la semaine prochaine. Il lui promit de s'occuper des enfants pendant ce temps-là.

La boulangère devait travailler une heure de plus par jour pour produire le paquet nécessaire à payer la pénalité de l'épicier, qu'il osa appeler en érudit qu'il était : les intérêts de l'épicier.

La sémantique est importante dans la démarche de l’économiste : l’expression "intérêts de l’épicier" étant plus à son avantage que l’expression "pénalités de la boulangère".

Un jour le paysan se présenta pour prendre ses courses, et rebelote, l'épicier économiste le chargeait d'intérêts. Le paysan, plus résilient, et impressionné par la science de l'économiste, accepta sans broncher. "Il est trop satisfait, j'aurais pu lui charger plus d'intérêts !"

En effet, l'économiste fit monter la charge d'intérêts du paysan, petit à petit, sans jamais que le paysan ne remette en question la cupidité de l'économiste. L'épicier fit attention à ne pas aller au-delà du seuil de rupture, afin que le paysan perpétue sa charge de travail.

À cause de la science de l'économiste, tout le village se mit à travailler de plus en plus, car les charges s'accumulaient de semaine en semaine. La femme du boulanger passait de moins en moins de temps avec son mari qui gardait les enfants.

À part le dimanche, tout le temps libre du paysan était consacré à rembourser les intérêts de l'épicier. Sans le paysan occupé au travail, ni le boulanger qui s'occupe des enfants, les joyeuses parties de pétanque du village finirent par être annulées.

Jadis heureux, le village était pris de plus en plus dans le travail, au service de l'épicier. Les villageois ne trouvaient même plus le temps de se rencontrer et de partager des moments heureux ensembles.

L'épicier économiste avait une approche scientifique de la situation. En plus de ses profits, la productivité du village avait augmenté. Il a pu embaucher deux personnes, améliorant les chiffres de chômage du village. La hausse des impôts permettait aussi de moderniser matériellement le village.

L'économiste était fier de sa science qui fonctionnait, élargissant son modèle aux villages voisins. Les villageois en avaient une toute autre perception. Certes le village s'était développé, mais au prix de leur temps, de leur labeur, du stress de ne pas rembourser l'épicier. 

Même les qualités des produits se sont dégradées. La boulangère, se mit à utiliser un chocolat de moins bonne qualité dans ses biscuits, en compensant par plus de sucre et de sel pour relever le goût. Le paysan utilisait plus de pesticides pour augmenter la productivité. 

Le village jadis heureux, était devenu méconnaissable. Jusqu'au jour où une grippe venue du village voisin terrassa tous les villageois pendant des semaines. Les retards s'accumulaient, et les intérêts à payer s'empilaient de plus en plus.

Au lieu de les alléger, l'épicier leur donna les vivres qu'il avait encore en stock, et leur demanda de promettre de travailler plus une fois l'épidémie passée. Contraint par la situation, il n’avait pas agi par bienveillance, mais par calcul, puisqu’il avait compris qu'il en allait de la survie de l'entreprise familiale.

Accablés par la grippe, la fatigue et le stress passé, ne sachant pas comment travailler plus alors qu'ils étaient déjà tous au bord de la rupture, les villageois s'étaient promis de déloger l'épicier économiste une fois la grippe passée. 

À trop tirer sur la corde, uniquement motivé par le profit, l'emploi, la croissance et les recettes d'impôts, l'épicier économiste en avait oublié l'humain, et avait mené le village au bord de la rupture, du chaos. Son monde et sa science s'effondraient en même temps.

Sa sœur, plus proche de l'éthique  de son défunt père, lui conseilla de revoir sa copie avant que les villageois le chassent à coups de fourche. "Mais comment ?" lui demanda-t-il, n’arrivant pas à trouver de solutions. 

"En revenant à plus d'éthique et de morale", dit-elle atterrée, "en plaçant l'humain au centre du village, et non le profit à tout prix. Sache remettre en cause les dogmes de ta science dont les fondements me semblent douteux", lui supplia-t-elle. "J'en ai cure de ta morale" fut la réponse de l'économiste entêté. 

Pour connaître la fin de cette histoire, restez éveillés. Le futur vous en donnera le dénouement. Mais sachez une chose : vous êtes maintenant les acteurs de la suite !

Anice Lajnef, Avril 2020

 

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