Finance : "un fonctionnement inéquitable, sinon malhonnête" (Maurice Allais)

Le système bancaire est intransigeant quand il s'agit de ménages fragiles en situation d'échec, mais accommodant quand il est question de banques en difficultés.

Quelques mensualités non payées, et le système bancaire est prêt à punir l'incivilité des ménages endettés par une triple peine :

- frais pour incidents de paiements - 6,5 milliards en 2016 en France, soit un quart des profits bancaires (1)
- saisie des biens
- interdiction bancaire - un million de personnes en France (2)

Ce jugement bancaire mène souvent à l'exclusion sociale. À titre d'exemple, aux États-unis, où le système bancaire jouit d'une législation à son avantage, il y a plus de 550 000 sans-abris ! (3)

Cet agissement bancaire sans pitié génère une "sélection naturelle" qui met de côté les plus fragiles, pour enrichir les banques sur le dos des plus dociles, ceux qui respectent les règles sans broncher. 

Ce darwinisme financier est vendu par les libéraux comme un gage de la réussite collective qui nous mène au progrès. 

Mais que se passe-t-il quand le système bancaire est aux abois, comme ce fut le cas en 2008 ? Est-ce que le système s'applique à lui-même ses propres principes, à savoir aucun droit à l'erreur pour ceux qui échouent financièrement ?

La logique voudrait que les règles du darwinisme financier qui s'appliquent aux familles et au PME en difficultés, s'appliquent aussi aux mastodontes bancaires en situation d'échec. Une sorte de sélection naturelle qui débarrasse notre économie des banques mal gérées. Mais il en est rien !

Sous le slogan "too big to fail" (trop gros pour faire faillite), et profitant de la détresse des dirigeants politiques pris au dépourvu, les banques s'offrent une immunité financière. 

Les banques sont impitoyables quand il s'agit de leurs intérêts, et n'hésitent pas à assassiner socialement des familles et des entrepreneurs en échec; par contre, quand il s'agit de leurs défaillances, les banques se donnent le droit à l'erreur, et n'hésitent pas à appeler au secours la collectivité !

Ainsi, en 2008, l'État français a dû agir vite pour sauver des banques qui se permettaient d'accaparer en intérêts bancaires 18% de la richesse créée annuellement, soit 350 milliards d'euros !

Suite à ce sauvetage, la dette publique française a explosé, incitant les gouvernants à mettre en place des politiques d'austérité : baisse de la dépense publique et augmentation de la fiscalité des classes moyennes, qui a eu pour conséquence une baisse du pouvoir d'achat des classes moyennes.

Le mouvement des gilets jaunes est une conséquence directe du sauvetage des banques. Et pendant que ce mouvement est réprimé violemment par les autorités, les actions en bourses sauvées du marasme de 2008 avec l'argent public, et les dividendes, battent des records. Ce paradoxe alimente les frustrations populaires légitimes, et met en danger nos démocraties.

Au final, les profits bancaires sont privés quand tout va bien, et les pertes sont supportées par tous les Français quand tout va mal.

Malgré tous ces efforts publics consentis ces dix dernières années, la finance a dû faire appel en plus à la Banque Centrale Européenne, qui a injecté quelques 4500 milliards dans les marchés financiers, pour sauver un système à l'agonie. (4)

Et contrairement à l'argent avancé par les États, ces 4500 milliards "d'argent public" créés par la BCE tournent toujours dans la haute sphère financière. Cette avance généreuse faite aux marchés est continuellement reconduite. Une chance pour la finance puisque cela revient à profiter d'une sorte de crédit sans date limite de remboursement. 

Pour justifier ce traitement inéquitable, qui permet de sauver financièrement les mastodontes bancaires et les multinationales, mais qui ne laisse aucune chance aux ménages en difficultés, la BCE évoque la théorie du ruissellement : l'argent injecté dans les marchés finira tôt ou tard dans l'économie réelle.

En réalité, cet "argent magique" crée à partir de rien, contribue à la hausse des cours de bourses et de l'immobilier, et profite donc aux possédants. L'action de la BCE accentue donc les inégalités de richesse, et crée des bulles prêtes à éclater.

Ainsi, nous laissons faire un système bancaire impitoyable avec les plus fragiles, et qui n'hésite pas à détruire socialement ceux qui ne suivent pas le rythme effrénée qu'il impose à la société.

"En même temps", nous permettons à ce même système bancaire d'être sauvé financièrement quand il vacille. Est-ce un fonctionnement équitable et honnête ?

Ce n'est pas l'avis du prix Nobel d'économie Maurice Allais : "En fait on doit proclamer qu'un droit fondamental de l'homme c'est d'être protégé efficacement contre un fonctionnement inéquitable, sinon malhonnête, de l'économie de marchés permis actuellement ou même favorisé par une législation inappropriée." (5)

Pour instaurer plus d'équité, une première décision politique serait de nationaliser les banques, et ainsi permettre au plus grand nombre de reprendre la main sur la création monétaire accaparée par une minorité sans honneur.

Anice Lajnef, Août 2019

(1) : https://www.latribune.fr/entreprises-finance/banques-finance/frais-bancaires-des-milliards-sur-le-dos-des-clients-en-difficulte-755667.html

(2) : https://www.capital.fr/votre-argent/interdit-bancaire-1313291

(3) https://www.bbc.com/news/world-us-canada-45442596

(4) : https://www.challenges.fr/finance-et-marche/ou-sont-passes-les-4-000-milliards-d-euros-injectes-dans-l-economie-par-la-bce_520551

(5) : La Crise mondiale d’aujourd’hui. Pour de profondes réformes des institutions financières et monétaires., Maurice Allais, éd. Clément Juglar, 1999, p. 172

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