Finance: les instigateurs du désordre, et ceux qui en profitent…

Quand la banque ou la finance est critiquée, je remarque que certains pensent que ceux qui y travaillent sont les pires des personnes. En réalité, 99.9% des salariés sont à l'image de la société. Ils se lèvent le matin pour un salaire, et rentrent chez eux le soir. Ils ne se sentent pas responsables des règles du jeu qui sont à leur avantage. Mais alors qui est vraiment responsable ?

Quand je discute avec des ex-collègues, rares sont ceux qui sont en désaccord avec la critique que je fais du système bancaire. La plupart sont spécialisés dans leur domaine qui n'est qu'un maillon de la finance, mais ils n'ont aucune connaissance des mécanismes du crédit ou de la création monétaire.

Pour eux, ils n'y sont pour rien dans les mécanismes profonds de la finance, un peu comme l'ouvrier spécialisé chez un constructeur automobile qui n'y est pour rien si l'automobile pollue l'air qu'on respire, ou un salarié dans l'agroalimentaire qui fait son boulot même s'il sait que sa société pollue nos assiettes.

J'entends ce qu'ils me disent : "Je fais mon boulot, je ne vole personne, j'achète un produit que je pense être sous évalué en m'appuyant sur mes modèles, et je le revends quand j'estime qu'il est cher. J'opère face à d'autres banques ou fonds d'investissement. Je ne fais pas de mal à la société".

Je les comprends car j'étais à leur place et vu comme ça, sans conscience profonde des choses, il est clair qu’ils ne font rien de mal dans leurs tâches quotidiennes. Au pire, ils sont inutiles. Même cela ils le contestent : "on est des apporteurs de liquidités, dans un système qui est fondé sur le capital nécessaire à l'économie".

À ce moment de la discussion, je leur explique que je les comprends. Je leur explique alors la création monétaire, l'effet de levier qui permet à la banque ou au fond d'investissement de travailler avec des sommes colossales qu'ils ne détiennent même pas.

Je leur explique aussi qu'en prenant ces risques colossaux, les banques et les agents de la finance mettent en danger l'économie réelle. Je leur explique l'injustice qui consiste à profiter de ce travers dans les bonnes années, et d'être sauvés par l'argent public en cas de crise.

La plupart ne le savent pas. Peu de gens qui travaillent dans la finance sont au courant des mécanismes que je décris dans mon blog. Même moi je ne les connaissais pas. Je les ai découverts quand j'ai pris du recul par rapport à ce métier en 2016.

Ceux à qui je parle de ce que je trouve injuste dans les fondements de la finance peuvent être d'accord. Mais leur réponse est toujours la même : "je n'y suis pour rien. Dans mon activité quotidienne je ne fais rien de mal. Si les règles sont injustes il faut les changer".

Et ils ont quasiment raison. Les règles de la banque et de la finance ne sont pas décidées par eux. Et le taylorisme dans la finance fait qu'ils n'ont aucune vue d'ensemble sur le système. Ce sont des suiveurs du système. Ils ne l'ont nullement initié. Sans vraiment le dire, ils nous invitent à aller chercher les instigateurs qui sont les responsables des règles à la morale dure qui régissent la finance et le monde de la banque.

Quand j'étudie les mécanismes de la monnaie et du crédit avec intérêts, je me rends compte que la racine du mal est la libération de l'usure, qui date du Moyen-âge et du XVIème siècle. Qui est vraiment responsable de ces décisions qui remontent à un autre temps ?

Chaque génération a apporté une sophistication à ce système fondé sur la dette et la rémunération de cette dette. Un système qui favorise le riche sur le pauvre, qui exacerbe les inégalités de richesse. Qui est responsable vraiment de toutes ces couches d'ingénierie financière ?

Le marché de la dette est le marché de l'aliénation des peuples et des individus. Ce système impose une pression constante sur les États et les ménages, mais aussi sur les entreprises privées qui la répercutent sur leurs salariés. Qui est responsable de ce système ?

Nous profitons tous du crédit qui permet de consommer aujourd'hui ce que nous aurions dû consommer dans le futur. Nous répondons à nos pulsions consuméristes grâce au crédit : nul besoin de patienter, de travailler puis de dépenser l'argent acquis.

Les banquiers répondent à la dictature de nos désirs consuméristes grâce au crédit. Ils sont tels des magiciens qui ont le pouvoir de ramener à aujourd'hui notre labeur des années à venir. Ce pouvoir du crédit est aussi le pouvoir de la création monétaire.

Qui leur a laissé entre les mains ce pouvoir de créer de la monnaie via le crédit ? Nous !
Pourquoi y a-t-il un business du crédit ? Parce que nous sommes incapables de dompter nos désirs et de patienter.

C'est facile de pointer du doigt le financier qui est enfermé dans ses tâches quotidiennes comme Charlie Chaplin dans "les temps modernes", c'est encore mieux de remettre en cause une société qui court constamment après le temps, faisant de la dette le fondement de son économie.

Le virus est en sorte une aubaine. Il a figé le temps. Il a mis à nu notre système bancaire et monétaire. Il en a montré les travers qu'on connaissait déjà, en les accentuant.
Le système fondé sur la dette est construit sur une injustice, celle de favoriser le riche sur le pauvre

Le virus a dévoilé au monde les inepties d'un système injuste qui profite aux possédants, à ceux qui sont proches de la création monétaire et du crédit, à ceux qui sont proches des banques et de la finance. Ceux qui sont aux manettes ne se gênent pas pour sauver leurs peaux.

Finalement qui est responsable ? Nous tous qui acceptons les règles du jeu du départ : celui de laisser entre les mains d'une poignée d'individus les manettes de notre économie, fondée sur la dette et la rente oisive des intérêts bancaires : l'argent qui fait de l'argent.

En même temps, ces règles du jeu répondent à nos désirs consuméristes. Le crédit nous aliène en tant qu'État ou individu, mais nous en profitons. En même temps on se plaint de la finance prédatrice. Il y a comme une contradiction qu'il va falloir régler une bonne fois pour toute.

Il en va du bien-être social, mais aussi écologique, car le crédit accélère le temps et pousse à une cadence de la production et de la consommation dangereuse pour notre planète.

Tout ça pour dire que les responsabilités de la logique bancaire et financière sont diluées. Nous sommes tous responsables de ce système. Certains plus que d'autres : les économistes, les dirigeants politiques, ceux aux manettes du système bancaire ont un rôle à jouer.

Ces responsables qui profitent pleinement du système, bien plus que d'autres, doivent nous offrir un système plus juste socialement et écologiquement. Ils doivent "définancer" l'économie. Pour cela, il faut penser un système économique qui ne repose plus que sur la dette.

Il faut d'abord revoir le pouvoir de la création monétaire et en reprendre le contrôle. En ce moment ce pouvoir est entre les mains des cupides et ils nous mènent vers le chaos. Ensuite, il faudra inventer une monnaie libérée du diktat de la dette.
Voilà le prix de notre liberté.

 

Anice Lajnef, Juin 2020

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