La monnaie, comme l'humain, doit se consumer

Une économie qui repose sur le taux d'intérêts, est par nature une économie du chaos, car le caractère exponentiel du taux d'intérêts est contraire à l'ordre naturel des choses. L'exponentielle est l'effet boule de neige. La boule finit toujours par exploser...

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Silvio Gesell, un penseur du début du XXème siècle, a pensé à un système monétaire qui respecterait l'ordre naturel des choses. Selon lui, la monnaie doit se consumer, pour être en phase avec la nature vivante de l'homme. 

Eric-Emmanuel Schmitt, qui s'appuie sur des penseurs comme Aristote, Sénèque, Pascal et Nietzsche, dénonce l'accumulation de l'argent, qu'il décrit comme un "refus de la condition humaine" dans un interview donné au Figaro : "Ce qui fait la valeur de l'argent, c'est le fait de le dépenser. Or, pour l'avare, l'argent doit être retenu. Là commence la perversité. Tandis que l'être se consomme, il consomme ce qu'il a gagné. L'avare, lui, accumule." (1)

Un agriculteur voit sa récolte dépérir s'il tarde à la vendre. Il est donc obligé d'injecter dans l'économie le fruit de son travail, sinon il risque de tout perdre. La crainte de la dégradation de la récolte pousse l'agriculture à l'action, bénéfique pour l'économie. 

Gesell a pensé à une monnaie qui aurait les mêmes caractéristiques qu'une denrée périssable.
Chaque jour, la monnaie perd un peu de sa valeur, afin de motiver les possédants à réintroduire leur argent dans l'économie réelle, et ainsi à la revigorer. 

La perte de valeur peut porter plusieurs noms : fonte, oxydation, corrosion, purification...
Le fruit de cette fonte est collecté à une période fixée, puis redistribué aux agents économiques les plus démunis dont l'utilité de l'euro supérieur est vital. 

Cette monnaie porte le nom de monnaie fondante. Elle est en phase avec la nature de l'homme. Le surplus de richesse y est légèrement taxé, et sert les agents économiques les plus dans le besoin. 

En réalité, la monnaie fondante est l'opposée de la monnaie-dette qui repose sur les intérêts. La monnaie fondante responsabilise le riche, et réduit les inégalités. La monnaie-dette avantage la rente oisive, accable les plus fragiles, et accentue les inégalités. 

L'une et l'opposée de l'autre. Même leurs fonctions mathématiques sont inverses : exponentiel(r*t) pour la monnaie usuraire, exponentiel(-r*t) pour la monnaie fondante, où « r » est le taux, et « t » le temps.

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exponentiel

 La monnaie fondante est différence de l'inflation (liée à la prolifération monétaire) et la fonte, car même si l'inflation comme la fonte pénalisent l'épargne excessive non réinvestie, le fruit de la fonte sert l’action sociale, alors que l’inflation est provoquée par la prolifération des crédits et de la monnaie qui est provoqué et sert une minorité financiarisée.

La monnaie fondante est d'autant plus élégante qu'avec les avancées sur les monnaies digitales, il est possible d'inscrire au sein même de la monnaie son caractère fondant. La collecte se fait alors automatiquement, même si la monnaie est planquée dans des îles lointaines. 

D'ailleurs, dans "La théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936)" Keynes critique l'usure et met en en avant l'idée de monnaie fondante proposée par Silvio Gesell. Est-il venu le temps pour nous de considérer enfin l'œuvre de Gesell ?

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Keynes reconnaît que l'œuvre de Gesell "contient des éclairs de perspicacité pénétrante".
En effet, la monnaie fondante est plus en phase avec l'ordre naturel des choses, d'un point de vue écologique, mais aussi d'un point de vue social. 

Cette monnaie fondante semble parfaitement répondre à notre problématique actuelle, celle qui nous fait craindre le chaos écologique et social à la fois. La monnaie-dette actuelle est celle du désordre, la monnaie fondante est sûrement celle de l'ordre...

Anice Lajnef, Octobre 2020

 

(1) https://www.lefigaro.fr/lefigaromagazine/2011/07/16/01006-20110716ARTFIG00468-eric-emmanuel-schmitt-l-avarice-est-un-refus-de-la-condition-humaine.php

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