Vous prendrez bien un peu plus de dette ?

Les instances politiques et monétaires ont répondu à une crise de la dette par toujours plus de dettes. Le mécanisme mis en place est inédit dans l'histoire. Il profite à une minorité, mettant en danger l'équilibre financier, social et politique. Tout un programme...

Jadis, pour éponger une montagne de dettes, les gouvernants avaient recours à:
- l'augmentation des impôts
- la manipulation sur la monnaie
- le défaut de paiement
- une flambée de violence ou la guerre contre les créanciers
Aujourd'hui, nous vivons une situation inédite, voire ubuesque…

La crise de 2008 est venue sanctionner une économie qui ne carbure que par l'excès de dettes.
Lorsque le monde fictif de la finance dérive trop de la réalité économique, les crises permettent de remettre les compteurs à 0. Le prix à payer est cher : crise économique et sociale.

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Mais au lieu de revoir notre modèle économique, ce qui demande de la vision et du courage politique, les dirigeants qui n'avaient rien anticipé, ont décidé d'agir dans l'urgence. Leur solution fut de sauver le système qui nous avait foutu dans la mouise, à savoir la finance. 

Les dirigeants politiques se sont sentis pris en otage par le "too big to fail" (trop gros pour faire faillite). S'ils laissaient les banques faire faillite, alors les conséquences auraient été ponctuellement désastreuses pour l'économie, mais surtout pour l'équilibre social. 

Qu'ont fait les États ? Ils ont sauvé nos bourreaux, les cupides de la finance. Comment ? En s'endettant. C'est un comble ! Face à une montagne de dettes qui nous a mené à la crise, les États ont répondu par encore plus de dettes.
Ce sauvetage a affaibli financièrement les États. 

Une fois sauvés et remis sur pieds, qu'ont fait les acteurs de la finance ? Ils ont attaqué financièrement sur le marché de la dette les États devenus vulnérables. C'est ce qu'on appelle la crise de la dette souveraine. Une étrange manière pour la finance de montrer sa gratitude.

Pour calmer ces attaques de la finance sur les États, le Président de la BCE de l'époque, Mario Draghi, un ex de Goldman Sachs, a menacé les gens de la finance qui attaquaient les États sur le marché de la dette. C'est le fameux "whatever it takes" (quoiqu'il en coûte).

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Quelle fut donc cette menace de la BCE ? Créer de la monnaie à partir de rien pour acheter de la dette publique et des multinationales, et faciliter ainsi l'endettement. Un comble encore une fois ! Pour répondre à un problème de dettes immenses, la BCE répond par plus de dettes. 

Alors que jadis la manipulation monétaire servait à réduire les dettes, aujourd'hui la politique monétaire de la BCE permet de l'augmenter. Comment est-on arrivé à penser que pour réduire la cause de nos problèmes, notre solution fut de l'amplifier. L'histoire rira de nous ! 

Comble des combles, cette politique monétaire présentée comme une riposte de la BCE aux attaques de la finance contre les États, a surtout permis une bulle des actifs financiers : jamais dans l'histoire les riches ne se sont enrichis aussi vite. Il y a pire comme sanction… 

Rendez-vous compte de la séquence incroyable :
1/ la finance cupide se gave jusqu'en 2008 provoquant une énorme crise
2/ les États se mettent en danger pour la sauver, plongeant leurs citoyens dans l'austérité
3/ la finance attaque ses sauveurs devenus vulnérables
4/ la BCE promet d'agir contre les attaques de la finance ingrate
5/ l'action de la BCE présentée comme une riposte sanglante contre les spéculateurs de la finance crée une hausse des bourses sans précédent, gonflant ainsi le patrimoine de ceux qui sont riches financièrement ! 

On dirait la séquence d'un cauchemar. Pourtant nous vivons bien les conséquences de toutes ces décisions prises dans l'urgence, par des dirigeants qui ont cherché à tout prix à sauver les responsables de nos malheurs ! 

Nous agissons sans vision, sans prendre le temps de prendre de la hauteur pour se rendre compte qu'une société qui abuse de la dette ne fait qu'accélérer le temps, et finit toujours par se prendre les pieds dans le tapis. Un tapis roulant dont personne ne maîtrise la cadence ! 

La réponse des dirigeants politiques et monétaires a été une réponse lâche, indigne. Elle consiste à fuir ses responsabilités, à éviter de se confronter au réel. La création monétaire qui permet toujours plus de dettes ne fait que repousser l'échéance de la pénitence économique. 

C'est une politique de la fuite en avant, celle de repousser à plus tard les problèmes, à passer aux générations futures les conséquences de notre médiocrité. Les vertueux cherchent le bonheur de leurs enfants, nous les ferons hérités de problèmes, fruits de nos inconséquences. 

Non seulement l'action des dirigeants est injuste pour les générations futures, mais elle est aussi le comble de l'injustice vécue au présent : les cupides de la finance ont d’abord été sauvés après nous avoir menés à la crise, puis ils nous ont attaqué, et depuis 2010 nous les enrichissons toujours plus avec de l’argent d’intérêt public, que ce soit celui de l’État ou de la BCE, et nous devons payer par de l'austérité. 

En résumé, non seulement nos instances monétaires abusent de la création monétaire, mais en plus, au lieu de réduire l'endettement de la société, nous l'augmentons. Jadis, la création monétaire générait de l'inflation des produits et services, aujourd'hui elle gonfle la richesse des plus riches. 

Cela exacerbe injustement les inégalités de richesse. Mais surtout cela met en danger la paix sociale et la démocratie, car l'augmentation de la richesse des milliardaires se traduit par une augmentation de leur pouvoir médiatique et politique. 

La situation que nous vivons est inédite et dangereuse. Keynes l'a très bien analysée :
"Il n'y a pas de moyen plus subtil et plus sûr de bouleverser la base actuelle de la société que de corrompre la circulation monétaire."
Malheureusement peu de gens comprennent ce qui se trame.

 

Anice Lajnef, Décembre 2020

 

Citation de Keynes, dans Les conséquences économiques de la paix: "Il n'y a pas de moyen plus subtil et plus sûr de bouleverser la base actuelle de la Société que de corrompre la circulation monétaire. Le procédé range toutes les forces cachées des lois économiques du côté de la destruction, et cela d'une façon que pas un homme sur un million ne peut prévoir."

En anglais : "There is no subtler, no surer means of over- turning the existing basis of society than to debauch the currency. The process engages all the hidden forces of economic law on the side of destruction, and does it in a manner which not one man in a million is able to diagnose."

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