La double perversion du capital moderne

C'est très à la mode de critiquer le capitalisme, mais comme tous les mots en "isme", tout le monde s'y perd un peu, au grand bonheur des instigateurs du système financier. Pour bien comprendre ce qui se joue en ce moment dans notre économie, il faut faire preuve d'un peu de finesse et prendre un peu de recul.

Le capital en soi ne veut rien dire, si on ne se pose pas les deux questions essentielles qui le concernent :
1/ d'où provient ce capital ?
2/ où va ce capital ? 

Sans se poser ces deux questions essentielles, les discussions risquent de se terminer par des postures idéologiques qui ne font pas avancer le débat ! 

Et c'est le cas aujourd'hui où les dirigeants politiques et les économistes, de gauche comme de droite, sont figés dans des idéologies et des pensées d'un autre temps ! 

La provenance du capital est double :
1/ par la dette/crédit
2/ par l'épargne (surplus) 

La dette est une avance prise sur le temps qui engage l'emprunteur auprès de la banque. En cas de crise systémique et de faillite de la banque, le risque se répercute sur l'ensemble des gens ordinaires via l'intervention de l'Etat. 

Cette origine du capital par la dette impacte donc l'ensemble des citoyens, même ceux qui ne se sont jamais endettés. Le risque est donc mutualisé ! Pourtant, les gains restent privés. Ce capital est nuisible pour le moins qu'on puisse dire. 

L'épargne se construit sur le travail ou la rente. Contrairement à la dette qui est contractée par ceux qui sont proches du système bancaire ou des circuits financiers, l'épargne ne doit rien à personne, car elle est le fruit d'efforts ou de sacrifices personnels. 

En cas de crise systémique, l'épargnant voit son investissement fondre ou disparaître. Mais contrairement à la dette, cette source de capital ne coûte rien à la société, elle impacte seulement celui qui la possède. 

Il est donc vain de blablater sur le capitalisme si on ne se pose pas la question sur la provenance du capital, à savoir s'il est issu de la dette ou de l'épargne. 

De nos jours, la quasi majorité du capital est issue de la dette, et la situation s'est encore empirée depuis la crise de 2008 et la mise en place des politiques monétaires des banques centrales qui inondent les marchés financiers d'argent frais contre des dettes pourries ! 

Cette situation est une perversion du capital. Elle profite aux riches, à ceux qui sont proches des banques et de la finance, qui cherchent l'accumulation des richesses, et qui n'ont que faire des répercussions sociales de la prise de risque qu'ils font peser sur la société ! 

Une seconde perversion du capital existe, et pour s'en rendre compte, il ne faut pas regarder la provenance du capital cette fois, mais se pencher sur sa destination ! 

La destination du capital est double :
1/ vers un investissement productif
2/ vers une rente oisive 

Après la deuxième guerre mondiale, lors de la reconstruction, l'investissement était majoritairement productif. Mais depuis les années 80 et l'hyper financiarisation de l'économie, l'investissement s'est de plus en plus dirigé vers la rente oisive, déconnectée de l'économie réelle. 

C'est l'âge d'or de la spéculation boursière et immobilière, des produits dérivés, des montages financiers aux rendements irréels, en somme à une finance déconnectée du réel qui profite à une caste de prédateurs économiques. 

Cette prédation économique est d'autant plus visible et nuisible que la croissance est en berne. La part du gâteau de ces prédateurs financiers ne fait qu'augmenter, mettant la pression sur les salaires, les retraites, les aides sociales, et la qualité du service public ! 

L'abondance du capital par la dette est donc la première perversion du capital. La rente oisive est la deuxième perversion du capital. 

Quand la dette ne sert pas l'économie réelle mais la rente oisive via les produits financiers, alors la société fait face à une double perversion du capital !
C'est exactement la situation explosive que nous vivons actuellement. 

La meilleure illustration de cette situation ubuesque est le rachat d'actions effectué par les multinationales et les milliardaires comme Bernard Arnault et Patrick Drahi. 

Ces agents économiques ont un accès privilégié au marché de la dette et se servent des milliards injectés dans ces marchés par les banques centrales pour racheter leurs propres actions et les détruire (dans le cas des multinationales).
C'est le comble de la perversion du capital ! 

L'abondance du capital par la dette finit par pervertir ce qui jadis gratifiait le capital et le risque pris par les investisseurs. 

De nos jours, ceux qui ont accès à la dette facile n'hésitent pas à emprunter à des taux quasi nuls ou négatifs pour acheter avec des actions, de l'immobilier, ou des brevets pharmaceutiques, pour empocher oisivement des dividendes, des loyers, ou des redevances. 

Ces gens profitent de leur position pour participer à des bulles boursières et immobilières inédites dans l'histoire de l'humanité. Et peu importe les conséquences en cas de crise systémique, ils savent qu'ils disparaîtront pour laisser les gens ordinaires payer les pots cassés ! 

 

Anice Lajnef, Septembre 2020

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