Un retour à une pensée scolastique de l’économie

Le taux d’intérêt, anciennement appelé usure par les philosophes de l’Antiquité, ou dans la Bible, est un élément central dans notre économie.

Cette variable économique est à la base même de la finance, puisqu’elle donne un prix à l’argent lorsque le temps s'écoule.

Le taux d’intérêt est aussi le point de référence pour définir la rentabilité de tout investissement dans l’économie réelle, ou dans la sphère des marchés financiers.

 

La « guerre des mots » remportée par les banquiers

Le glissement qui s’est opéré au court du temps, par la substitution dans le langage commun du mot « usure » par le mot "intérêt" est enrichissant et nullement anecdotique : ce changement de vocabulaire peut à lui seul expliquer la trajectoire empruntée par notre économie dite capitaliste.

En étudiant l'étymologie des mots « usure » et « intérêt », on comprend pourquoi la finance sert les possédants au détriment des plus démunis.

« Usure » provient du latin « usura » qui signifie « se servir », ce qui sous-entend que le riche se sert sur le pauvre. C’est pour cette raison que des philosophes comme Aristote, ou la Bible condamnent fermement la pratique de l’usure : l’usage de la monnaie est stérile, et le prêt à intérêt ne doit pas rapporter de profit.

« Intérêt provient du latin « intere » qui signifie se perdre, et qui sous-entend la perte d'opportunité du riche quand il prête à autrui. Il faut donc rémunérer le détenteur de capital monétaire quand il prête son surplus au pauvre ou à l’entrepreneur, pour le dédommager des profits qu’il aurait pu faire s’il avait lui-même investi son argent dans l’économie réelle.

 

La défaite de la pensée économique moderne

D’ailleurs, un courant de pensée très répandu chez les économistes, celui des néoclassiques, justifie l’existence de l’usure par la rémunération de l’abstinence du prêteur : les individus ont préférence à consommer immédiatement plutôt que dans un avenir incertain. Donc l’emprunteur doit être pénalisé pour son impatience à vouloir consommer tout de suite au lieu de construire son capital avant de consommer ou investir.

Cette justification des néoclassiques prend avantage d’une nature humaine toujours prête à consommer plus, à vivre de l’immédiateté, quitte à puiser dans les ressources des générations futures.

Il est alors difficile de savoir si la finance a façonné notre société impatiente et consumériste, ou inversement si la finance n’a été qu’un instrument à notre service pour assouvir nos instincts les plus matérialistes.

Un autre mouvement économiste, celui des keynésiens, justifie l’existence de l’intérêt grâce à une approche différente, celle de la préférence pour la liquidité : l’épargne oisive et liquide dans les comptes bancaires doit être pénalisée par rapport à l’épargne moins liquide placée dans des obligations d’Etats ou d’entreprises.

Les keynésiens auraient pu pénaliser l’argent dormant dans les comptes en proposant une monnaie fondante, comme le préconisait l’économiste Silvio Gesell. Ils préféreront une autre approche, celle de rémunérer l’épargne illiquide par des taux d’intérêts.

Ainsi, rien ne sépare les différents courants économiques modernes quant à notre économie fondée sur l’usure : certes les approches sont différentes pour justifier l’usage des intérêts, mais tous les économistes modernes justifient l’usure, même les plus marxistes d’entre eux.

L’approche des économistes néoclassiques dans leur justification de l’usure est celle qui est la plus proche de la trajectoire financiarisée et consumériste prise par notre société.

Les keynésiens quant à eux n’étaient pas si loin de donner un avenir radieux à notre économie s’ils avaient eu l’idée de reprendre les idées de Gesell dont Keynes avait une haute considération pour ses théories : dans les notes de son ouvrage « Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie », Keynes « estimait que d'un point de vue strictement technique le principe [d'une monnaie fondante] était « irréprochable » et que l'avenir aurait sans doute beaucoup de choses à apprendre des idées de Silvio Gesell ».

 

Un retour à la sagesse de l’interdiction de l’usure

La question fondamentale de l’usure ne se serait pas posée sans la réalité selon laquelle des individus se retrouvent avec un surplus de capital. Ce surplus, appelé « épargne » est un résidu, ce qu’il reste du revenu après consommation.

La première approche, adoptée par notre système bancaire, est d’estimer que ce résidu de capital est le résultat de la réussite, d’une attitude économique responsable : ce surplus de richesse doit être rémunéré.

Cette approche « capitaliste » privilégie la rente monétaire en donnant un loyer à l’argent. Il en résulte un transfert de richesse vers les possédants au détriment des plus démunis et des agents économiques qui empruntent pour générer une activité économique réelle.

Les inégalités de richesse sont aggravées dans cette vision financiarisée de la monnaie et de l’économie, et au fil du temps, ces inégalités explosent jusqu’à devenir un danger pour la paix sociale.

Il existe pourtant une vision ancienne sur le traitement du surplus de richesse. La richesse « inutilisée » n’est plus considérée comme un privilège, mais comme une responsabilité qui doit être réinvestie dans le cycle économique.

 

Un nouveau modèle économique nécessaire

Pour éviter la thésaurisation de l’épargne, et la non-location des actifs immobiliers, l’idée est de pénaliser le surplus de richesse « dormant » par un prélèvement social qui est à l’opposé de la rémunération de l’épargne par des taux d’intérêts.

Avec cette approche, le surplus de richesse est prélevé sur les possédants qui ne réinvestissent pas leur épargne dans l’économie réelle, et il est distribué aux individus les plus nécessiteux.

Mécaniquement, cette approche incite aussi les possédants à prêter aux Etats et aux entreprises à des taux nuls, pour éviter la taxe, et ainsi trouver une utilité économique aux taux nuls.

Cette vision économique qui responsabilise le surplus de richesse répond aux deux idées proposées par Gesell pour lutter contre les dérives du capitalisme : la monnaie fondante, et le taux d’intérêt « fondamental » nul.

Mais contrairement à la vision proudhoniste de Gesell qui consistait à détruire la rente monétaire et foncière, il est question ici de s’attaquer seulement à la rente monétaire : l’argent ne peut pas faire de l’argent quand il est prêté, mais il peut en faire quand il est investi dans l’économie réelle et qu’il rapporte des gains légitimes.

D’aucuns peuvent se demander quel intérêt (!) peut avoir un épargnant à prêter à un taux d’intérêt nul : dans une économie non inflationniste, l’intérêt est de préserver la somme prêtée grâce au taux nul, et donc le pouvoir d’achat, et ainsi d’éviter la taxe sur la richesse immobilisée.

Cette théorie économique n’est applicable que dans une économie non inflationniste. Avant l’apparition de la monnaie billet, le métal-or était la monnaie principale des échanges commerciaux. Et mis à part des périodes de l’histoire où la production et le pillage en or ont généré de l’inflation, la production en or a toujours été contenue.

Il est donc nécessaire de mettre en place un référentiel monétaire répliquant les qualités de l’or : une quantité et une production annuelle limitées.

Pour cela, et comme le préconise l’économiste français Maurice Allais, il est nécessaire de nationaliser la création monétaire, et d’interdire la création monétaire par le crédit actuellement monopole des banques commerciales.  La monnaie doit être à 100% de la monnaie issue par la banque centrale. Cette monnaie est connue sous le nom de monnaie pleine. En Juin 2018, une votation suisse a été organisée sur la mise en place de cette monnaie pleine, mais sans succès.

Dans une société qui aspire au progrès, et qui aurait opté pour une monnaie pleine, il est nécessaire de mener une politique de création monétaire pour éviter une situation déflationniste. Milton Friedman préconise l'instauration d'un taux constant de croissance de la masse monétaire. Ce taux doit être en adéquation avec une économie soutenable pour notre planète.

Cette création monétaire produite par la Banque Centrale, et non pas par les banques commerciales par le crédit, doit être injectée dans l’économie réelle. Cette manne monétaire censée dans un monde idéal matérialiser un progrès obtenu par la société, peut être considérée comme un dividende social redistribué à l’Etat pour financer ses activités régaliennes.

Cette politique monétaire proposée ici est une application restrictive de la vision économique hétérodoxe connue sous le nom de MMT, et qui gagne en popularité suite à l’impasse des politiques monétaires expansionnistes menées par la Banque Centrale Européenne. 

Ainsi, dans le modèle économique préconisé dans cet article, la taxe sur les surplus de richesses dormants, et le dividende social évoqué précédemment, contribuent au budget de l’Etat, et permettent dans un cas de financer son action sociale, et dans l’autre cas les activités de fonctionnement de l’Etat.

Cela permettra à l’Etat de réduire les impôts qui pèsent sur les classes moyennes et supérieures, notamment par la suppression de l’impôt sur les revenus du travail. Rappelons qu’aux Etats-Unis, cet impôt a été instauré en 1913 pour permettre le paiement des intérêts de la dette publique. Or dans un modèle économique où le taux d’emprunt est nul, il n’est plus question de payer des intérêts, et ainsi il est possible de libérer les revenus du travail d’un impôt pesant.

 

Un débat démocratique nécessaire

Pour sortir de l’impasse de notre modèle économique capitaliste et hyper-financiarisé, le débat populaire est nécessaire. Il faut ouvrir le débat à tous les citoyens, car la question monétaire et économique est l’affaire de tous.

Il faut décloisonner ce débat pris en otage par des économistes universitaires incapables de sortir de leurs doctrines, dont aucune ne remet en question le poison qui détruit nos sociétés à petit feu : l’usure.

 

Anice Lajnef, Septembre 2019

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