Comment introduire le bitcoin dans l’économie pour casser le monopole bancaire ?

Le bitcoin est une monnaie alternative non reconnue par les autorités publiques. Il concentre sur lui la foi d'une communauté qui cherche à se libérer du diktat de la dette et du monopole bancaire. Quels sont les avantages et les inconvénients du bitcoin ? Y a-t-il une possibilité d'institutionnaliser cette monnaie pour le bien de l'économie qui est prise au piège de la logique de la dette ?

Pour comprendre l’économie et l’importance de la monnaie, il est toujours utile d’utiliser l’image selon laquelle l’économie serait le corps humain, et la monnaie le sang qui l’irrigue.

Cette image permet de comprendre l’importance du rôle de la monnaie, qui comme le sang, permet de transporter l’oxygène nécessaire au bon fonctionnement du système.

Cependant, il existe une vitesse optimale de la circulation de la monnaie, comme il existe une vitesse optimale de la circulation du sang. Cette circulation de la monnaie entre les agents de l’économie devrait être au centre des discussions entre économistes.

Mais depuis la libération de l’interdit de l’usure, la solution considérée comme la moins mauvaise semble être trouvée et il n’est plus question pour les économistes de relancer les débats. L’usure est l’activité qui consiste à endetter une tierce personne contre intérêts (aussi minimes soient-ils).

 

Les impatients et les banquiers

En endettant les individus, les prêteurs permettent d’accélérer le temps, en ramenant à aujourd’hui les gains futurs de ceux qui s’endettent. Bien sûr ce tour de magie se fait contre le paiement d’intérêts. Le manque de patience des individus est la source première qui justifie l’activité du banquier, or si les individus étaient patients en contrôlant leurs désirs, les banquiers seraient au chômage technique. Les impatients acceptent en contrepartie de travailler plus pour enrichir ceux qui les endettent. Donc en voulant courir contre le temps, les individus se retrouvent à offrir de leur précieux temps aux banquiers, et donc à ne plus être les seuls maîtres de leurs vies.

Si on prend un peu de hauteur, on se rend compte que les banquiers vivent de l’empressement de la majorité des gens ordinaires qui sont lancés dans une course contre la montre, pour l’acquisition des biens de ce monde : logement, voiture, smartphone… Inconsciemment, les individus sont lancés dans une course contre la mort, sachant que leur temps sur cette Terre est compté. Ils veulent que le temps s’accélère pour profiter un maximum de la vie, puisque tout ou tard, ils savent que la mort est inévitable.

Les banquiers répondent à leur appel avec un outil vicieux qui est l’usure et qui fut combattu par des philosophes anciens comme Aristote, ou l’ensemble des religions monothéistes (dans leur version originelle). L’usure permet aux individus d’accélérer le temps. Pour reprendre l’image du corps humain, l’activité du crédit avec intérêts est tel un organe qui s’est incrusté dans le corps humain et qui permet d’accélérer la vitesse de circulation du sang, donc de la monnaie.

 

L’usure ou la perte de libertés individuelles et démocratiques

En début de cycle, cette circulation est soutenable. Mais l’effet exponentiel du crédit avec intérêts fait en sorte que les encours des crédits augmentent de plus en plus, et la cadence devient de plus en plus insoutenable pour l’économie. Les possédants s’enrichissent de plus en plus, et deviennent de plus en plus influents politiquement, et les gens ordinaires décrochent les uns après les autres dans une sorte de dictature du crédit, notamment la dictature du crédit immobilier.

L’usure se nourrissant de l’usure, les encours des crédits immobiliers augmentent de plus en plus, provoquant une inflation des prix de l’immobilier, obligeant les plus récalcitrants à jouer le jeu de ce capitalisme déréglé. Ceux qui s’entêtent à garder leur liberté en ne s’endettant pas pour se loger deviennent la risée de leur entourage, et se mettent dans une situation inconfortable, celle d’être les esclaves de leurs propriétaires, à défaut d’être celui de leurs banquiers. Les plus jeunes quant à eux ont perdu tout espoir de devenir un jour propriétaire d’un logement décent, sauf à sacrifier leur vie au capital pour atteindre cet objectif qui hante leurs esprits.

L’usure accélère le temps. C’est une conséquence de notre manque de patience. L’économie devenue folle ne tourne plus au rythme de l’humain, mais au rythme des banquiers. Même les entreprises et le patronat profitent de cette situation. Une population endettée est plus récalcitrante à se rebeller qu’une population libre de dette. Les mouvements syndicaux s’affaiblissent au fur et à mesure de l’augmentation de la dette privée.

Même les dirigeants politiques perdent toute crédibilité à mesure que la dette publique explose. Malheur à ceux qui veulent faire front à la finance en voulant se rebeller contre le diktat de la dette. Malheur aussi à ceux qui décident de réduire la dette publique par de la rigueur budgétaire. Les premiers sont punis par les marchés, les seconds par les électeurs. La logique de la dette prend ainsi en otage la démocratie, installant à la tête de l’État les plus soumis à la finance, ou les plus soumis aux instincts populistes.

Les individus et les États perdent ainsi toute possibilité de se rebeller en fin de cycle usuraire. Les seuls en mesure de se rebeller sont ceux qui n’ont plus rien à perdre, et ils sont de plus en plus nombreux : les laissés-pour-compte et les jeunes en mal d’avenir. Ceux-là attendent l’étincelle pour faire exploser un système qui leur donne aucun espoir.

 

L’or ou le bitcoin sont-ils des alternatives au système monétaire fondé sur le crédit ?

Faut-il interdire l’usure et introduire une monnaie qui ne peut pas être créée par les banquiers. Le virus a révélé au monde les faiblesses du capitalisme financier et de son système monétaire que beaucoup considèrent injuste, voir frauduleux car il favorise la caste financière et ceux qui en sont proches. Le mouvement de rébellion monétaire avait déjà commencé avant le confinement avec l’engouement des plus jeunes pour le bitcoin, et celui des plus vieux pour l’or physique. De plus en plus de citoyens sont méfiants et se détournent des monnaies conventionnelles comme l’euro ou le dollar, que certains n’hésitent plus à qualifier de monnaies de singe.

Faut-il pour autant introduire le bitcoin ou l’or dans l’économie et autoriser leur utilisation comme monnaies alternatives, et pourquoi pas les substituer aux monnaies actuelles ?

Le cas de l’or est intéressant : la quantité de l’or est limitée, extrêmement limitée même, puisque toute la quantité d’or extraite depuis la nuit des temps, tiendrait dans un cube de 21 mètres de côté. Pour cette raison, l’or ne peut pas à lui tout seul être un étalon de la monnaie du futur.

Qu’en est-il du bitcoin ? À terme, il y aura 21 millions de bitcoin en circulation. La quantité de bitcoin est aussi limitée, mais son caractère immatériel fait qu’il est plus facilement fractionnable et transportable, comme peuvent l’être les monnaies fiat. Son principal avantage est la foi qu’il concentre sur lui par ses adeptes. Son inventeur a voulu répliquer les avantages de l’or, faisant de cet outil un potentiel candidat pour être la référence future en termes de réserve de valeur, permettant en même temps les échanges internationaux. La foi est nécessaire pour qu’une monnaie soit adoptée. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut avant tout appâter l’État pour le faire rentrer dans la danse du bitcoin dont il est plutôt éloigné en ce moment.

La Banque de France en 1800, ou la Fed en 1912, sont nées du contrat passé par les banquiers privés et les hommes à la tête des deux États. L’État n’acceptera le bitcoin comme monnaie parallèle que s’il y voit son intérêt. Les banquiers de jadis avaient promis de financer l’État. Que peuvent promettre les adeptes du bitcoin qui agissent en ordre dispersé ?

 

Les dangers de la thésaurisation

Pour le savoir, supposons que le bitcoin est adopté comme monnaie d’échange dans le pays, avec laquelle on peut payer ses courses, ses loyers, et surtout ses impôts. Si tel était le cas, le cours du bitcoin augmenterait considérablement. Mais là n’est pas la question. La quantité finie de monnaie fait que le bitcoin est déflationniste : plus le temps passe, plus le bitcoin a du succès, et plus sa valeur augmente. Alors que l’usure nous entraînait dans le cercle vicieux des crédits avec intérêts en accélérant la vitesse de circulation de la monnaie, le bitcoin nous entrainerait dans un autre cercle vicieux, celui de la thésaurisation qui consiste à garder sa monnaie dans un compte en banque, puisqu’au fur et à mesure que le temps s’écoule, le bitcoin prend de la valeur. Dans ce cas, la non-circulation du bitcoin dans l’économie agirait comme le sang qui coagule dans le corps humain !

Là où l’usure augmentait la cadence de nos échanges commerciaux sans respecter la nature humaine ou la planète, la thésaurisation par le bitcoin ou par toute autre monnaie déflationniste entrainerait le ralentissement de l’économie. L’usure se termine toujours dans le sang, et la thésaurisation dans la famine. Ni l’un, ni l’autre des systèmes représente un système viable.

Pour exagérer le trait, l’usure est le moyen pour le cupide d’accumuler une richesse infinie, et de défier la mort. L’équation « le temps c’est de l’argent » est bien assimilée par le cupide, et plus il possède de l’argent, plus il croit détenir du temps, et espérer vainement vivre pour l’éternité.

La thésaurisation est quant à elle le moyen pour l’avare inquiet d’accumuler un maximum de richesse pour se prémunir d’un avenir incertain. Contrairement au cupide, il ne défie pas la mort, mais il la craint. Il la sait inévitable. La monnaie est pour lui un coussin de sécurité, et elle le rassure. Mais en agissant ainsi, l’avare inquiet met en danger les fondements de l’économie en thésaurisant sa monnaie.

Le cupide se place dans une logique de défi face à la mort, le thésauriseur dans une logique de repli. Le cupide reste celui qui est le plus dangereux des deux. Car pour atteindre la vie éternelle, le cupide est prêt à tout. Il vit constamment dans un réflexe de survie, prêt à tout pour survivre éternellement, quitte à écraser ceux qui se trouvent sur son chemin. Sa vie éternelle dépend ainsi du temps pris sur les autres : l’usure, l’exploitation par le travail, les guerres, la triche fiscale, sont des moyens pour arriver à son but ultime.

Les cupides nous entrainent avec eux dans leur folie, et nous mènent vers le chaos. Rien ne peut les arrêter dans leur quête d’éternité. Pour ces raisons, il faut les combattre avec véhémence. Ce combat risque d’être difficile car ce sont eux qui dirigent le monde !

Imaginons que les gens ordinaires se liguent contre la minorité constituée des cupides qui nous dirigent et reprennent le contrôle sur le pouvoir de la création monétaire. Faut-il pour autant adopter le bitcoin ? Faut-il donner les clés de ce monde aux thésauriseurs ? Surtout pas. Mais les thésauriseurs qui sont dans la peur du futur et qui cherchent à s’en protéger, sont plus ouverts au dialogue si pour autant nous leur donnons une solution qui leur convient.

En effet, notre monde actuel a trouvé un équilibre entre les intérêts des cupides et ceux des thésauriseurs : « laissez-nous gérer votre argent, nous partagerons les intérêts avec vous ».

Si nous interdisons l’usure, la voie est libre pour l’accumulation des thésauriseurs, car avec une monnaie déflationniste, il n’est plus nécessaire de risquer son argent dans des investissements hasardeux, il suffit de ne pas dépenser pour gagner en pouvoir d’achat.

Il faut donc trouver un moyen qui permette à la fois de punir l’accumulation passive de la monnaie, et qui permette à la fois de fluidifier la circulation de la monnaie à une vitesse soutenable humainement et écologiquement.

 

Comment institutionnaliser le bitcoin ?

Il existe une manière élégante de fluidifier la monnaie tout en pénalisant la thésaurisation : il suffit de ponctionner chaque jour de la semaine 0.01% pour chaque unité de monnaie détenue sur un compte. C’est l’idée de la monnaie fondante théorisée par Gesell et appliquée par certaines monnaies locales. La « monnaie fondue » se retrouverait ainsi dans un compte de l’État. Sur une année, cette taxe représente 2.6% de la masse de la monnaie assujettie à la fonte, ce qui n’est pas négligeable dans le budget de l’État. Libre à lui de le réintroduire dans l’économie réelle en le distribuant aux agents économiques les plus démunis, dont l’utilité de l’euro supplémentaire est quasi vitale.

Il faudrait donc que le protocole bitcoin soit modifié de telle façon qu’il permette la fonte de la monnaie, mais surtout que chaque compte bitcoin soit rattaché à un compte d’un État reconnu par la communauté internationale. En échange de la manne issue de cette taxe, les États autoriseraient les adeptes du bitcoin à utiliser leurs unités pour payer leurs courses, leurs loyers, et surtout leurs impôts.

Il y a peu de chance que la communauté mondiale du bitcoin accepte de modifier son protocole, et permette cette fonte de la monnaie au service des États. Dans ce cas, il existe un moyen élégant de contourner le problème, avec la mise en place d’une politique monétaire ambitieuse menée par l’Etat, avec la création d’une crypto-monnaie nationale, le crypto-Franc, une monnaie à change fixe avec l’euro, de telle façon que constamment 1 CF = 1 euro.

Avec la création de cette crypto-monnaie, il est aussi nécessaire de créer pour chaque citoyen un compte directement logé à la banque de France, dont la gestion serait ouverte à des sociétés innovantes de la Fintech accréditées par la banque de France. La particularité de ces comptes est qu’ils permettent à l’État de récolter la taxe sur la fonte de la monnaie (0.01% des dépôts chaque jour de la semaine).

L’idée derrière cette crypto-monnaie est de permettre à la banque nationale de se constituer des réserves en bitcoin, ou en toute autre monnaie dont les critères seraient satisfaisants pour le pays (marchés des changes liquides, volumes importants, utilité pour les échanges internationaux…). Pour le moment le bitcoin est le candidat parfait pour être la cible de l’État.

Le schéma est simple : dans une période initiale d’amnistie fiscale, les détenteurs français de bitcoin déposeraient en collatéral leurs bitcoins auprès de la banque de France, et en échange, ils peuvent convertir les bitcoins détenus contre du crypto-franc utilisable en France à tout moment.

L’amnistie fiscales permet de considérer le bitcoin comme une devise et d’éviter la taxe sur le capital qui s’élève à 30%. La ségrégation des bitcoins à la Banque de France peut se faire avec un schéma évitant toute confiscation des bitcoins par l’État ou de la Banque de France. Les solutions sont nombreuses, c’est l’avantage d’une monnaie au protocole high-tech apportant de la flexibilité et de la transparence. Ce n’est bien sûr pas le cas de l’or, qui comme le passé le prouve, peut être confisqué ou détourné par ceux qui ont acquis puis abusé de la confiance des déposants.

Certes les comptes en bitcoin subiront la taxe sur la fonte, mais leur valeur en crypto-franc est censée augmenter dans la mesure où les monnaies fiat sont imprimées de manière effrénée par les banques commerciales via le crédit, et par les banques centrales sous prétexte de sauver le monde et l’économie. Toute le monde serait gagnant : l’État aura un contrôle sur le monde du bitcoin, et il profitera de la manne de la taxe dite de la monnaie fondante ; il pourra aussi compter sur une monnaie libre de dette, indépendante des cycles de crédits ; les adeptes du bitcoin verront le cours de leur monnaie virtuelle prendre de la valeur car utilisée conventionnellement par des États, mais surtout ils pourront l’utiliser en tant que monnaie ; la taxe de 30% sur la plus-value n’aura plus raison d’être car le bitcoin sera enfin considéré comme une devise.

Tout le monde y gagne, même l’économie réelle qui ne dépendra plus à 100% de la dette et du crédit. L’introduction d’une monnaie libre de dette permettra de s’attaquer au monopole bancaire sur la monnaie. Cela permettra surtout de réduire l’amplitude des cycles de l’économie actuellement fondée sur le crédit, faites de périodes d’emballement économiques et de crises désastreuses socialement. La mise en place de comptes uniques de particuliers à la banque de France est aussi une étape préalable pour créer une monnaie du futur indépendante des banques commerciales et libérée de la dette.

Pour éviter l’inflation, il faudra contrôler de plus en plus rigoureusement la création monétaire par les banques commerciales et les banques centrales. Les leviers sont multiples : réduire la création monétaire pour le crédit immobilier qui représente 60% des encours des crédits en France ; interdiction de toute forme d’effet de levier pour effectuer des transactions financières déconnectées de l’économie réelle (rachat d’actions, spéculation sur les marchés financiers, LBO agressifs socialement…).

La reconnaissance du bitcoin par les autorités publiques peut être une première étape pour reprendre aux banquiers le monopole de la création monétaire, et redonner au capital ses lettres de noblesses. Il n’est pas interdit de généraliser l’expérience à d’autres monnaies que le bitcoin, notamment les monnaies locales. La loi des marchés des changes et les cours décideront naturellement quelle monnaie est plus viable que les autres dans un marché des devises libre et transparent.

Cette façon de penser la monnaie est plus démocratique que le diktat de la monnaie-dette que nous fait vivre le système bancaire actuel. Pour le moment, nos démocraties sont prises en otage par les cupides avec leur monnaie dont ils ont le contrôle. La décentralisation de la création monétaire avec un contrôle de l’État permettra au peuple de retrouver sa souveraineté.

 

 Anice Lajnef, Juin 2020

 

 

 

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