L'immunité financière pour les possédants, la matraque financière pour les autres

La politique monétaire "accommodante" de la Banque Centrale Européenne profite aux possédants, qui non seulement voient le coût de l'argent baisser, mais aussi le prix de leurs actifs boursiers et immobiliers grimper dans un monde où le risque de perdre l'argent investi n'existe quasiment plus.

Le capitalisme financier repose sur les intérêts bancaires, l'argent perçu par les banques quand elles prêtent de l'argent lors de l'octroi d'un crédit.

Les banques imposent donc un loyer de l'argent pour chaque crédit. Ce coût diffère selon le profil de risque des emprunteurs : un "dossier solide" peut emprunter à 1% sur 25 ans lors de l'achat d'un logement; le "dossier fragile" empruntera à 2%.

De même, un jeune entrepreneur qui se lance dans un projet empruntera à 4% (quand la banque accepte de lui prêter), alors que les multinationales s'endettent à des taux négatifs grâce à l'action directe de la Banque Centrale Européenne.

Même les États ne sont pas logés à la même enseigne. Sur des emprunts à 10 ans, l'Allemagne emprunte à des taux négatifs, quand l'Italie doit payer à un taux de 1%. Ainsi, non seulement l'argent à un coût, mais ce coût diffère selon que vous soyez solides ou fragiles selon les normes de la finance. C'est ce surcoût que la finance appelle joliment la "prime de risque", et que Coluche explique ainsi : "Moins tu peux payer, plus tu payes".

Avant la crise de 2008, ce coût du risque pouvait être élevé même si les taux directeurs de la banque centrale étaient bas.

Mais suite à l'intervention des États, et surtout de la Banque Centrale Européenne, pour sauver les banques et les places boursières, la prime de risque a brutalement baissé, pour les États et les multinationales. Grâce à une politique très "accommodante", la BCE agit directement dans les marchés financiers pour aider les États et les multinationales : 4500 milliards d'euros injectés ! (À comparer aux 20 milliards du CICE, ou aux 3 milliards de la suppression de l'ISF).

Cette manne monétaire ruisselle énormément dans les hautes sphères de la finance, garantissant aux possédants des investissements toujours gagnants : la bourse et l'immobilier sont au plus haut, et s'ils leur prenaient l'envie de baisser, la Banque Centrale Européenne veille au grain, prête à dégainer le bazooka monétaire.

Les marchés financiers ont un pouvoir de chantage énorme sur la société : si vous nous laissez faire faillite, c'est toute l'économie qui s'effondrera. Et les banques centrales sont à l'écoute laissant entendre une politique monétaire accommodante ad vitam aeternam.

L'argent coulera à flots pour les possédants. Quoiqu'ils fassent, leurs investissements seront garantis par une banque centrale complice. Comment aurait-il pu en être autrement quand on connait le pedigree des banquiers centraux ? (Draghi, l'actuel est un ancien de Goldman Sachs).

En même temps, les entrepreneurs et les PME n'ont pas le droit à l'erreur : la moindre faute et c'est la faillite ! De même pour les ménages qui ne peuvent pas payer leurs crédits suite à des soucis de la vie : saisie du logement sans ménagement !

En résumé, le coût de l'argent est inéquitable. Il est gratuit pour les puissants, et coûteux pour les autres. Les possédants ne peuvent plus faire faillite, alors que les ménages, les PME, et les entrepreneurs ne peuvent pas profiter de cette immunité financière.

Cette iniquité est bien comprise par les marchés financiers qui profitent de la situation. Pas sûr que ceux qui nous gouvernent comprennent toutes les subtilités de ce mécanisme financier hors norme. Pourtant, le grand public doit faire le nécessaire pour comprendre l'impact de cette injustice financière sur leur quotidien, et faire pression sur le pouvoir politique.

 

 

 

Anice Lajnef, Août 2019

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