Et si le débat sur la dette publique ouvrait les portes d’un jubilé en douceur?

Le débat argumenté, constructif, public, fait vivre la démocratie. Certains politiques et économistes veulent par tous les moyens décrédibiliser le débat sur l’annulation de la dette publique détenue par la BCE. Or ce débat permet d’entrevoir une indépendance des États vis-à-vis des marchés financiers.

D'abord, avant de rentrer dans le vif du sujet, quelques remarques :

1/ Grâce à ce débat sur l'annulation de la dette publique (détenue par la Banque de France pour le compte de la BCE), le Grand Public s'intéresse enfin aux mécanismes monétaires, et semble mieux les comprendre. 

2/ Si le débat est vif, c'est qu'il touche à quelque chose d'essentiel, à un fondement du capitalisme financier qui régit depuis trop longtemps l'économie et plus largement la société : la dette avec intérêts. 

3/ Quasiment aucun économiste de gauche ou de droite ne remet en question une économie qui repose sur la dette avec intérêts. Or cette dernière, par son caractère exponentiel, est la source des inégalités de richesse, et un outil qui accélère la destruction de la planète. 

4/ Jamais n'a été constaté autant de peur dans le camp des économistes pro-dette, de la BCE (qui a même demandé l'arrêt des débats), et plus généralement de tous ceux qui profitent de ce système. 

5/ Leur peur est un signe de la pertinence de la proposition de l'annulation de la dette, qui touche à une faille des traités. 

Maintenant, rentrons dans le vif du sujet. J'ai l'impression, et je me trompe peut-être, que les économistes de gauche qui sont contre l’annulation de la dette, comme Thomas Porcher, omettent dans leur raisonnement plusieurs biais des mécanismes financiers actuels. Certes nous empruntons facilement et "gratuitement", mais à quel prix ? 

Ils estiment que la dette publique n'est pas un problème. Certes elle ne l'est pas techniquement, car la BCE a décidé de mettre en place une politique qui consiste à créer de la monnaie sur un ordinateur et de l'injecter sur les marchés financiers. 

Cette monnaie injectée permet mécaniquement de baisser les taux d'emprunts, et facilite le recours à la dette (publique). Rappelons que tout cela est le fait d'un artifice de la BCE et non des marchés financiers qui auraient la gentillesse de nous prêter gratuitement de l'argent. 

Or les conséquences de cet artifice de la BCE sont néfastes pour l'équilibre social et pour le bon fonctionnement de la démocratie.
Cette politique monétaire a pour effet de créer une inflation des actifs qui gonfle le patrimoine des 1% les plus riches.

C'est donc la dette publique qui est utilisée par la BCE pour justifier l'injection dans les marchés financiers de milliers de milliards depuis 2010 !
La dette publique est le combustible qui permet d'augmenter le patrimoine et le pouvoir des 1%. En cela c'est un problème déjà. 

Car non seulement la dette publique est utilisée comme "couverture" pour exacerber les inégalités de richesse, mais en plus cela met notre démocratie en danger. La richesse des 1% se transforme en pouvoir médiatique et politique, mettant en danger la démocratie. 

J'espère ainsi que les économistes de gauche comprendront pourquoi les 1% les plus riches qui profitent de la politique monétaire de la BCE sont dans le même camp qu’eux par rapport à l’annulation : la dette publique (n'est pas un problème) car elle leur permet de gonfler leur richesse, de gagner en pouvoir politique, et donc de nous dominer. 

J'ai l'impression que ces économistes de gauche ne se rendent pas compte que nous laissons une minorité s'enrichir démesurément grâce à la même politique qui nous permet d'emprunter facilement et à des taux bas. Or la dette se fait au prix de notre liberté car leur richesse se transforme en pouvoir. 

Je suis en revanche en partie d'accord avec leur argument selon lequel « que la dette soit à 120% ou à 100%, ça ne va pas changer la face du monde ». En revanche, cela ouvre un champ du possible : permettre à la BCE de créer de la monnaie (libre de dette) pour racheter la dette publique et la neutraliser. 

Si la BCE annule les 20% qui se trouvent déjà dans son bilan, c'est une première étape essentielle. Pourquoi s'arrêter en si bon chemin alors.
La BCE pourrait racheter 5% de la dette publique par an : au bout d'une génération la dette publique serait un point de l'histoire. 

C'est une façon de faire un jubilé de la dette publique en douceur, que nos anciens ont pratiqué par sagesse, car ils comprenaient les relations de domination liées à la dette. 

Une fois la dette épongée grâce à cette dialyse monétaire, nous pourrons alors décider que la BCE subventionne chaque année les États de 3% de leur PIB ce qui n'est pas interdit par les traités (*). Ainsi plus jamais les États n'auront recours aux marchés financiers : nous gagnerons enfin notre indépendance.

Reste à débattre d'un système qui repose sur la monnaie libre de dette, où contrairement à la monnaie-dette, la monnaie n'est jamais détruite. C'est un autre débat, mais nous pouvons donner des pistes de réflexions : marier la monnaie 100% centrale de Fisher/Allais avec la monnaie fondante de Gesell.

L’avenir appartient à ceux qui osent changer le monde, surtout dans une période où cet avenir social et écologique est des plus sombres : « les personnes qui disent que c’est impossible ne devraient pas interrompre ceux qui sont en train de l’accomplir »

Anice Lajnef, Décembre 2020

 

 

 

 

(*) : La "monnaie libre", arme de désendettement massif - Chroniques de l'Anthropocène (alaingrandjean.fr)

Conclusion de l'article d'Alain Grandjean :

Recourir au levier de la monnaie libre est sans doute une innovation majeure. On ne peut attendre de la BCE qu’elle s’y mette d’elle-même, même si comme le dit Michel Crinetz :

« Si, aux termes de l’article 123 du traité sur le fonctionnement de l’union européenne, « Il est interdit à la Banque centrale européenne et aux banques centrales des États membres, ci-après dénommées «banques centrales nationales», d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions, organes ou organismes de l’Union, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publics des États membres », il n’est pas interdit de leur donner de l’argent. Nul besoin, donc, de modifier le traité. Rien non plus ne l’interdit dans les statuts de la banque de France. »

Mais les raisons de douter de l’action de la Banque Centrale sont d’ordre idéologique. Mario Draghi a pris des positions récurrentes de politique économique en faveur de la prise de mesures dites « structurelles », conformément à la doxa néoclassique.

Dès lors c’est à l’opinion publique de s’emparer du sujet et d’exiger ce recours. La campagne pour les présidentielles est évidemment en la matière une bonne occasion.

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