Le cycle de l’usure

Le sens commun donné de nos jours à l’usure n’est pas le sens originel mentionné par Aristote ou par les scolastiques du Moyen-Âge. Petit à petit, les usuriers vont lui donner comme sens celui d’un taux d’intérêt exagérément élevé, une manière pour eux de mieux justifier leur activité.

L'usure au sens originel est tout intérêt encaissé sur une dette. Il commence au premier centime. Aristote le définit comme l’argent qui fait l’argent, les Livres monothéistes comme tout surplus encaissé dans un contrat de dette, et le scolastique Thomas d’Aquin comme l’activité qui consiste à commercialiser le temps.

« Le taux d'usure » est une appellation de la banque de France qui se définit comme un taux d’intérêts exagéré. Son calcul est régi par des règles bien définies.

Dans la suite de cet article, il sera question de l’usure dans son sens originel.

L'usure est d'autant plus injuste car elle est fondée sur la logique de « credit spread » (écart de taux) qui défavorise les agents économiques les plus vulnérables : les plus fragiles financièrement empruntent à des taux plus élevés, les plus aisés à des taux bas.

En fin de cycle usuraire, face à une montagne de dette, les usuriers n'ont d'autre alternative que de baisser les taux car sinon l'économie s'effondrerait. Cette pression de baisser les taux qui pèse sur les banques centrales surtout en temps de crise, s’est fortement fait ressentir à la suite de la crise de 2008 qui fut une crise du crédit et du manque de liquidités. Les banques centrales ne baissent pas les taux de bon cœur, elles le font contraints par la situation économique difficile où les agents économiques ont besoin de respirer sous le poids de la dette et de la croissance atone. Cette politique de baisse des taux s’est poursuivie avec la crise de la dette souveraine entre 2010 et 2015.

Pour survivre dans cette fin de cycle usuraire, la baisse de taux ne suffit pas : les usuriers ont besoin en plus de faire marcher la planche à billets, et lui donnent des noms sympathiques : QE pour Quantitative Easing (2015-2020), PEPP (2020- ?) ... Cette création monétaire ex-nihilo permet à la Banque Centrale de racheter les dettes détenues par les agents financiers et sert ainsi à assainir leurs bilans comptables au frais de la princesse. Dit autrement, les usuriers ne pouvant plus se goinfrer par les taux d’intérêts, ils se goinfrent par la création monétaire aux mécanismes complexes.

Malgré cette baisse des taux d’intérêts, les écarts de taux persistent : actuellement l’Allemagne emprunte à -0.5%, l'Italie à 2%, un pays pauvre à 5% ; c’est la même logique pour les ménages, les plus fragiles empruntent à des niveaux bien plus élevés que les plus à l’aise financièrement.

La monnaie créée en tapotant sur un clavier d’ordinateur de la banque centrale s'apparente à une fraude car elle ne suit que le canal des marchés financiers. Elle n’est pas distribuée de façon équitable entre les agents économiques. Certes cela profite aux États, mais cela sert surtout à assainir le bilan des usuriers, et à augmenter le prix des actifs financiers et immobiliers des possédants. Cela contribue ainsi à exacerber les inégalités de richesse : la politique monétaire des banques centrales sert les quelques-uns au détriment du plus grand nombre !

Cette politique injuste crée forcément des sentiments de frustrations et attise les colères populaires : le cycle usuraire finit toujours dans le sang (guerres fratricides comme ce fut le cas lors de la deuxième guerre mondiale).

Cette étape est la grande réinitialisation (reset) : une fois le reset accompli et le sang bien répandu, les cartes sont rebattues. Le cycle usuraire est réinitialisé et la dette qui va avec aussi. Les compteurs sont remis à zéro, le cycle peut repartir de plus belle !

En général, en début de cycle usuraire, les dégâts passés causés par l’usure sont encore vifs et la régulation bancaire est forte (1944-1971).

Le caractère exponentiel de l'usure est soutenable après la réinitialisation, car en période de reconstruction la croissance est forte, et le fruit de l'usure parasite une partie de la croissance. Mais au fur et à mesure de la reconstruction, les richesses privées se reforment et le pouvoir d'influence des possédants aussi : le pouvoir de l’argent se transpose graduellement dans la sphère politique.

Jusqu'à ce que la reconstruction soit finie, la croissance se tasse... c'est à ce moment que la dérégulation bancaire s'opère sous le poids du lobby de l’usure, et qu'on entre dans une phase de capitalisme sauvage (1971-2008), qui correspond avec la fin des accords de Bretton Woods.

L'usure prend la forme de la spéculation et du portage (carry trade) qui est la forme la plus sophistiquée de l’usure (c’est une sorte de vente de primes d’assurance sur les actifs financiers comme les actions, les matières premières ou les devises).

Le crédit immobilier qui permet d’endetter les ménages sur le long terme prend de plus en plus d’ampleur jusqu'à l'éclatement de la bulle de crédit (1998-2008).

Pour faire face aux conséquences de leur cupidité qui a mené à un endettement colossal des sociétés humaines, à la crise du crédit dans le privé, et à la crise de la dette publique, les usuriers répondent par une baisse des taux puis de l'impression monétaire !

Ainsi, la boucle est bouclée. Il ne reste plus qu’à attendre la prochaine réinitialisation. Pourvu que nous ayons l’intelligence collective de l’éviter !

Vous n'apprendrez jamais cela dans les livres classiques. Pourtant ce cycle est connu depuis la nuit des temps et il fut prohibé dans l'Antiquité, au Moyen-Âge, et par les trois religions monothéistes.

Le logiciel de nos économistes universitaires doit être réinitialisé pour construire un modèle économique libéré du poison de l’usure et du chaos qu’il engendre !

 

Anice Lajnef, Juin 2020

 

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