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Billet de blog 29 juin 2022

L’inflation, un poison qui se diffuse lentement

« L’inflation est un masque : elle donne l’illusion de l’aisance, elle gomme les erreurs, elle n’enrichit que les spéculateurs, elle est prime à l’insouciance, potion à court terme et poison à long terme, victoire de la cigale sur la fourmi », J-Y Naudet, 2010.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La création monétaire qui ne crée pas de valeur est une morsure faite à la société.

Une morsure indolore au départ, mais une morsure qui diffuse le poison de l’inflation et finissant par bouleverser les équilibres économiques, surtout dans un contexte de croissance mollassonne.

Qu’on se le dise : l'inflation est sûrement le phénomène le moins compris aussi bien par les citoyens que par certains économistes.  

L'inflation n'est pas un phénomène statique. C'est un phénomène dynamique. L’inflation se propage, parfois lentement, parfois violemment. 

Pour comprendre le caractère dynamique de l'inflation, il faut s'imaginer la monnaie comme un liquide qui se meut dans l'économie, qui se faufile, qui se fraye un chemin, cherchant constamment la pente du profit optimal.

L'eau cherche toujours un chemin pour circuler. Parfois elle le trouve facilement, parfois elle s'accumule à un endroit le temps de trouver la petite faille pour s'y immiscer et se déplacer vers une destination plus rentable. 

Se fendant de plus en plus, la faille ouvre soudainement une voie béante à l’eau qui se déverse alors abondamment vers sa nouvelle destination, créant un déséquilibre entre l’offre et la demande et provoquant une hausse des prix là où elle termine temporairement son chemin.

La monnaie agit exactement comme l'eau. Les banques centrales ouvrent le robinet monétaire dès le début de la crise de 2008, et comme par magie la monnaie reste cantonnée aux marchés financiers pendant des années, sans atteindre l'économie dite réelle (mis à part l'immobilier). 

Au départ de la crise de 2008, le robinet monétaire sert à "abreuver" des banques assoiffées de liquidités monétaires, proche de la mort collective.

La monnaie créée par les banques centrales des pays développés sauve alors un système bancaire à l'agonie.

Le système bancaire est sauvé de ses propres excès avec de la monnaie d'intérêt public puisqu'elle est créée de nulle part par les banques centrales. On pourrait se demander s’il est dans la logique du libéralisme de sauver des institutions privées de leurs propres erreurs, avec de la monnaie d’intérêt public !

Mais la logique imparable du « too big to fail » (trop gros pour faire faillite) ne laisse pas le choix aux dirigeants politiques et monétaires prêts à tout pour éteindre l’incendie provoqué par la cupidité d’une finance dérégulée.

La concentration bancaire est telle qu’il est impensable de laisser les mastodontes bancaires tomber les uns après les autres par effet dominos. Le « too big to fail » est un chantage imparable, il joue le rôle d’assurance pour le système bancaire, alors que les pots cassés sont payés par les États et les citoyens.

Les banques sont sauvées, mais la finance continue de tanguer. Les États et les entreprises ayant accès aux marchés obligataires sont attaqués par des fonds vautours, des fonds de spéculateurs. 

La monnaie déversée par les banques centrales sur les banques commerciales ne se propage pas assez vite sur le marché de la dette, car la confiance est cassée depuis le choc de confiance de 2008. 

Qu'à cela ne tienne, les banques centrales décident d'agir directement sur ce fameux marché de la dette où les États et les multinationales s'endettent. De la monnaie est créée de nulle part par les banques centrales pour acheter de la dette détenue par les banques commerciales. 

En d’autres termes, les banques centrales jouent le rôle de « bad bank », ils échangent de la monnaie centrale fraîchement créée contre des actifs dont les cours étaient attaqués sur le marché de la dette.

Pour donner une image de cette politique monétaire, les banques centrales agissent tels des alchimistes qui transforment le plomb (dettes publiques) en or (monnaie centrale).

À ce moment-là, qui correspond à la crise de la dette souveraine (2010-2014), les effets de la création monétaire magique ne sont que positifs ! Les banques et la finance sont assoiffées de monnaie, elles boivent tout ce qu'elles peuvent, ne laissant aucune goûte se déverser ailleurs.

La monnaie reste hermétiquement dans le monde de la finance et des marchés : elle sert à éponger les erreurs du passé, pendant que les peuples se serrent la ceinture (politiques d’austérité budgétaire) !

Face à ce qui ressemble à de la magie (qui n'en est pas), les banques centrales ne ferment pas le robinet monétaire. À chaque tentative de le fermer (ce qui correspond à vouloir réduire le bilan de la Banque Centrale), les marchés financiers baissent violemment : les banques et les investisseurs ne peuvent plus se passer de leur drogue monétaire. 

Le chantage fonctionne. Le robinet monétaire déverse les milliards sur le marché de la dette, le prix des obligations augmente, tuant artificiellement le risque de faillite des États et des multinationales.

Pour illustrer cette folie financière historique et le rôle d’alchimiste des banques centrales, donnons l’exemple de la dette des États du Sud que la BCE a fini par racheter à des taux d’intérêts négatifs ! La promesse de rembourser un euro d’un État fragile financièrement vaut plus qu’un euro central fraîchement créé par la BCE. C’est comme si le plomb valait plus cher que l’or. On marche vraiment sur la tête !

Résultat : les taux d’intérêts - censés rémunérer le risque - baissent, devenant nuls, voire négatifs !

La logique du profit pousse alors la monnaie à se frayer un nouveau chemin et à trouver une meilleure destination. Pourquoi rester sur un marché de la dette qui rémunère négativement les investisseurs, alors qu’il existe des marchés qui rémunèrent (positivement) la prise de risque ?

Les arbitrages sont naturels, la monnaie cherche à aller vers des lieux qui rémunèrent encore ! 

Quoi de mieux comme rémunération que les dividendes des sociétés et les loyers de l'immobilier ? Résultat : les prix des actions et de l'immobilier montent au fur et à mesure que la monnaie créée de nulle part par les banques centrales continue d'être injectée sur le marché de la dette !

Tout cela est permis car dans la vie courante l'inflation n'existe pas officiellement : l'indice qui permet de la calculer ne prend pas en compte les obligations et les actions et le poids de l'immobilier n'est que de 6.2% (loyer du logement). 

En même temps, les salaires des fonctionnaires sont gelés, l'austérité budgétaire est de mise : hausse des taxes et fermeture des services publics. 

On coupe les vivres de ceux qui peuvent créer de l'inflation officielle pour plaire aux marchés qui tétanisent nos dirigeants politiques. C'est le début des mouvements sociaux, notamment celui des Gilets Jaunes, qui est en réalité le mouvement de la perte du pouvoir d'achat car, faut-il le rappeler, l’une de leur première revendication portait sur le prix des carburants.

Quelle incroyable situation quand on y pense : la finance profite de milliers de milliards d'un côté pour être sauvée des effets de sa cupidité (crise de 2008) ; de l'autre les petites gens qu'on pousse à la diète monétaire sous la pression de cette même finance ! C'est cocasse. 

Tout cela pour contenir l'inflation "officielle" qui constitue le seul frein à la création monétaire des banques centrales. En effet, la stabilité des prix à la consommation est la principale mission des banques centrales. Stabilité des prix à la consommation bien sûr, et non pas celle des prix des actifs.

La mission des banques centrales est de veiller à la stabilité des prix à la consommation, c'est à dire l'inflation des pauvres, et non à veiller à l'inflation des prix des actifs qui est l'inflation des riches.

En agissant ainsi, les banques centrales ont depuis 2008 nourri "l'inflation des ultra-riches", faisant décupler leur patrimoine.

Donc tant que le peuple ne profite pas de la création monétaire, le « hold-up monétaire » peut continuer. Les banques centrales continuent d'injecter toujours plus de monnaie à partir de 2015. 

Les marchés sont rassasiés de monnaie, les bulles se créent. Les plus avertis sentent que quelque chose cloche.

C’est ainsi qu’en 2017, devant les élèves de la prestigieuse École Polytechnique, Bernard Arnault s’étonne même de la situation monétaire inédite : "de l'argent qui se déverse de manière incroyable, donné par les banques centrales ; nous, le groupe LVMH, on emprunte à des taux négatifs ; c'est la première fois dans les affaires qu'on me dit on va vous prêter de l'argent et en plus on va vous payer, c'est formidable" (1)

Ainsi, la monnaie continue de se frayer un chemin, de marchés en marchés. 

Ce n'est pas pour rien qu'en 2017, le monde découvre le bitcoin, resté jusque-là cantonné à une communauté de pionniers de la crypto-monnaie.

D'ailleurs, le marché des cryptos et celui de l'art sont les autres destinations de la monnaie magique qui essaie de se frayer un chemin pour fuir les marchés de la dette, des actions, et de l'immobilier qui ont atteint des niveaux de valorisations qui ne veulent plus rien dire !

Puis vint la crise sanitaire de 2020 et l'arrêt presque total de l'économie. Cette fois-ci impossible de ne pas faire profiter l'économie réelle de la monnaie magique, car sans le travail de la plèbe, la finance n'a plus personne à exploiter. 

Cette fois-ci les PME et les multinationales profitent des prêts garantis par l'État pour assurer le paiement des échéances de leurs dettes. Les États payent en partie des chiffres d'affaires et des salaires grâce à l'argent magique. 

Aux États-Unis, la FED offre même des chèques directement aux citoyens. Partout, la monnaie déferle plus seulement sur les marchés mais aussi sur les consommateurs. Tout cela alors que la machine économique mondiale est à l'arrêt car frappé de plein fouet par la pandémie de coronavirus !

À la sortie du confinement, le "pouvoir d'achat" des citoyens, qui ont dû épargner par la force des choses, est ponctuellement trop fort par rapport à la production et aux stocks qui ont été fortement réduits pendant le confinement. Un "pouvoir d'achat" dopé cette fois en partie par une dette privée (les PGE par exemple) qu'il faudra bien payer un jour ! 

En même temps, sentant le bon coup de la reprise économique, la monnaie s'est frayé un nouveau chemin pour fuir les marchés dont la perspective de hausse est plus que limitée. Exit le marché des actions, les matières premières sont le nouvel eldorado de la monnaie magique et de la spéculation. 

La monnaie, comme l'eau, est intelligente et cherche toujours la meilleure pente. Sa pente à elle c'est le profit et la spéculation. Elle est dynamique, elle flaire les opportunités. Elle arbitre la moindre faille, la moindre faiblesse, le moindre manque. 

Pour comprendre l'inflation qui est un des effets de la monnaie magique, il ne faut pas prendre une image figée de l'économie et en tirer des conclusions. Il faut s'inscrire dans un film, dans un mouvement. Il faut suivre le flot monétaire à la trace pour enfin le comprendre !

Pour comprendre le chemin pris par la monnaie créée et injectée par les banques centrales depuis la crise de 2008, imaginons cette monnaie comme l’eau, et chacun des marchés comme des bassins interconnectés.
La monnaie a d'abord été injectée dans le bassin du marché de la dette, avant de se répandre simultanément dans les bassins du marché actions et du marché immobilier, avant de remplir le bassin du marché crypto en 2017... 

La monnaie a fini par remplir le dernier bassin du marché des matières premières à la sortie de la crise sanitaire, ce bassin qui est le plus proche de l’économie réelle. Une économie réelle qui a naturellement fini par être inondée ! 

Si on prend le bilan de la BCE (courbe blanche), on se rend compte que le débit de son robinet monétaire a été multiplié par plus de 13 si on compare la période de 2008-2015 à celle de 2020-2022 !
Entre 2008 et 2015, le bilan de la BCE a augmenté de 150 milliards d'€ par an (de 1000 à 2000 milliards).
Entre 2020 et 2022, le bilan de la BCE a augmenté de 2000 milliards d'euros par an (de 4500 à 8500 milliards). 


La monnaie et la vitesse de sa circulation sont une variable de l’équilibre de l’offre et de la demande, c’est-à-dire une variable non négligeable de l’équilibre des prix... 

De l'autre côté, il y a une productivité qui a baissé (confinements et démotivation des travailleurs), une rupture des chaînes d'approvisionnement, la spéculation, la guerre, la peur de manquer, la spirale inflationniste...  

Mais qui peut nier que la création monétaire des banques centrales (qui a permis l'endettement public) n’est pas une variable qui explique une part importante de l'inflation ?
Les économistes qui persistent dans cette erreur ne voient pas le caractère dynamique de la monnaie.

Aujourd'hui les banques centrales ne peuvent plus nier les effets de leurs méfaits. La fuite en avant monétaire est face à un mur : arrêter l'argent magique et risquer la chute brutale des marchés ; continuer et risquer l'appauvrissement des travailleurs et des épargnants. Dans le second cas, le risque de chaos social n’est pas loin !

Anice Lajnef, Décembre 2021

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