Réduire la fracture entre les élus et les Français grâce à une convention citoyenne

Une démocratie a besoin de contre-pouvoir pour être saine. Est-ce que les médias des milliardaires, les syndicats, ou une élection biaisée tous les 5 ans, jouent ce rôle de contre-pouvoir ? Une consultation citoyenne indépendante qui jugerait l'action des élus est un contre-pouvoir possible.

Selon un rapport de l'INSEE pré-covid, les préoccupations des Français sont dans l’ordre : le terrorisme, le chômage, la pauvreté, la santé, la délinquance, les discriminations, l’environnement, et la sécurité routière.

Idéalement, un panel officiel de citoyens tirés au sort, assistés par des données chiffrées, et organisés sous la forme d’une convention citoyenne officielle et indépendante des pouvoirs, devrait périodiquement juger l'action de nos dirigeants, sur la base de l'amélioration ou de la détérioration de chacune des huit préoccupations des Français. 

Ce rendez-vous périodique encadré serait bien plus efficace pour juger de l'action de nos élus, qu'un simple sondage effectué par des instituts de sondages détenus par des milliardaires, qui peuvent biaiser les questions comme les réponses. 

La convention citoyenne renouvelée par tirage au sort pourrait se réunir tous les 6 mois. Cela aurait l'intérêt de responsabiliser nos dirigeants politiques, qui ne sont vraiment jugés que d'élections en élections, ce qui ne permet pas une remise en cause saine de leur action durant leur mandat. 

Cette convention citoyenne est une meilleure solution que le RIC, un vote couperet, dont le vote peut être détourné par des campagnes menées par les médias ou les réseaux sociaux, pour un camp comme pour l’autre, comme ce fut le cas lors du referendum sur le Brexit.

De nos jours, non seulement les décideurs ne sont pas jugés sur les préoccupations des Français, mais en plus ils ne les partagent pas.

Prenons l'État : son intérêt est de prélever plus de recettes que de dépenses, pour pouvoir financer son train de vie. Sachant que l'État est constamment en déficit depuis 1974, il doit aussi montrer bonne figure aux marchés financiers pour pouvoir emprunter et combler ses déficits récurrents. L'intérêt de l'État est aussi de minimiser le chômage pour faire bonne figure socialement.

À cause de ses deux préoccupations, le but de l'État est de favoriser d’une part des politiques de croissance qui génèrent de l'emploi et de l'impôt nécessaires au budget, et d’autre part les marchés financiers pour financer le surplus des dépenses publiques. 

L'autre principal décideur est la banque centrale européenne. Son mandat est basic et officiel : contenir l'inflation, c'est à dire garantir une stabilité des prix, synonyme selon la BCE de soutien à la croissance économique et à l'emploi.

Au passage, rappelons que l'inflation utilisée par la BCE ne prend presque pas en compte le logement (seulement 6% du panier), ce qui donne un feu vert tacite aux banques pour provoquer une bulle immobilière par la prolifération de crédits immobiliers.

Cette sous pondération du logement dans le calcul de l'inflation utilisé par la BCE défavorise ceux qui sont locataires ou qui vivent encore chez leurs parents. Cela contribue à l'appauvrissement d'une frange non négligeable de la population. 

Rappelons aussi que la politique monétaire de la BCE qui consiste à créer des milliards et à les injecter dans les marchés financiers accentue les inégalités de richesse. Les décideurs de la BCE peuvent se le permettre car l'inflation des actifs (actions et immobilier) ne rentre pas dans le calcul de l'inflation officielle.

Les décideurs sont aussi les patrons des banques, des multinationales et des grandes entreprises françaises, dont la seule préoccupation est la croissance des profits, quitte pour certains à délocaliser ou à détruire de l'emploi. 

En résumé, les principaux décideurs que sont l'État, la BCE, et les grands patrons n'ont pour seules préoccupations que :
- la croissance
- une inflation modérée
- un environnement favorable aux marchés financiers et aux multinationales. 

Non seulement les décideurs ne partagent pas les mêmes intérêts que les Français, mais en plus, certaines préoccupations des uns et des autres sont antagonistes. D'où la fracture qui se crée entre les décideurs et les citoyens. Les décisions politiques tendent vers un équilibre instable pour le pays, car elles sont prises dans l'intérêt d'une caste stato-financière comme dirait Emmanuel Todd, et non dans l'intérêt des citoyens.

Ainsi, la psychose d'une croissance à tout prix peut se faire au détriment de la santé et de l'environnement, qui préoccupent pourtant les Français.

De même, la BCE, en essayant de maîtriser une inflation officielle qui prend peu en compte le logement, délaisse la jeunesse vouée à la location, et l’appauvrit au profit des possédants qui non seulement profitent des loyers, mais en plus voient leurs actifs immobiliers valorisés par la formation d’une bulle liée à la prolifération des crédits immobiliers. 

Aussi, la politique monétaire accommodante actuelle de la BCE qui consiste à intervenir sur les marchés financiers, aggrave les inégalités de richesse, car BCE est obnubilée par l'inflation, et non la pauvreté qui touche de plus en plus de Français ! 

En outre, en favorisant les marchés financiers et les multinationales par des aides publiques généreuses, des privatisations, et une législation fiscale et du travail accommodante, l'État agit dans l'intérêt d'une minorité et contre l'intérêt de la majorité. 

Ne parlons même pas de l'insécurité qui explose, une menace terroriste permanente, des polémiques délétères incessantes souvent amplifiées par les dirigeants politiques et les médias des milliardaires !

Mais nos décideurs ne sont pas guidés par nos préoccupations ! Pourtant, chaque décision des décideurs devrait être guidée par la satisfaction des citoyens. Chaque décision devrait être mesurée selon son impact positif ou négatif sur chacune des préoccupations des Français. Ainsi, les décideurs optimiseraient constamment notre satisfaction. 

Est-ce si difficile pour un pays grand comme la France de mettre en place cette convention citoyenne indépendante qui jugeraient périodiquement de l'action de nos décideurs. Ceux que nous élisons seront alors mis face au résultat de leurs politiques, qu'elles soient performantes ou médiocres. 

Pour donner un contre-pouvoir à cette convention citoyenne, il serait idéal de lui donner le droit d’avertir, de blâmer, voire même de révoquer des élus ou des décideurs nommés par le pouvoir.

De cette façon, les préoccupations des Français seront sûrement mieux entendues, surtout si des résultats jugés très médiocres obligeraient nos élus à remettre en jeu leur mandat. Ainsi, les préoccupations des citoyens et de leurs élus seront enfin en phase ! 

 

Anice Lajnef, Octobre 2020

 

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