Islamophobie, Islam, et peuple de gauche

La gauche anticapitaliste se déchire sur la définition de l'islamophobie. Est-ce la critique de l'islam ou la haine des musulmans ? Partons du principe que l'islamophobie est la critique légitime d'une religion, à savoir l'Islam.

Dans ce cas-là, avant de critiquer quelque chose, il faut l'étudier et apprendre à la connaître, pour en savoir les points positifs et les points négatifs.

Et si j'étais de gauche, la première chose que je ferais, serait de connaître les enseignements de cette religion sur ce qui définit mon action, à savoir la position de l'Islam sur la justice sociale.

J'apprendrai alors que le prophète de cette religion était un orphelin, issu d'une lignée noble, dont les premiers combats ont été de se soulever contre son puissant clan, pour défendre les plus démunis : le pauvre, l'indigent, l'esclave, l'orphelin, la veuve.

Ce prophète aurait pu accepter sa condition sociale et en profiter, mais au contraire, il va vivre des moments difficiles où les puissants de la ville le considère comme un danger pour le commerce florissant de la Mecque.

En même temps que sa femme, son cousin et son ami le plus proche, les premiers à suivre ce messager sont les pauvres et les esclaves, attirés par le message social et universaliste de cette religion nouvellement révélée.

Il ne fait aucun doute que dans les débuts, les plus fragiles furent sensibles au message coranique, quand les plus puissants de la ville se sont farouchement opposés au prophète, allant jusqu'à martyriser tout esclave converti, et tout pauvre sans protecteur.

Pourquoi les plus démunis sont-ils attirés par ce nouveau message considéré comme révolutionnaire à l'époque ?

Tout d'abord, un des piliers de l'Islam est la solidarité avec les plus démunis. Alors que dans l'Europe médiévale les pauvres payaient le cens, la taille et la gabelle aux seigneurs, le message coranique inverse le rapport de force en obligeant les possédants à se délester de leur surplus de richesse via un impôt dit de "purification".

En sus de cet impôt obligatoire nommé zakat, le message coranique incite constamment à la générosité volontaire via la sadaqa. Ce principe souligne l'importance de donner au quotidien, de partager chaleureusement avec les proches et les plus démunis.

L'universalisme de l'Islam attire aussi. L'égalité entre les humains y est constamment répétée, enjoignant les possesseurs d'esclaves à les libérer par acte de piété.

Lors de son message d'Adieu, le prophète insistera sur l'égalité entre les hommes, dont voici un extrait : "Toute l’humanité descend d’Adam et Ève. Un Arabe n’est point supérieur à un non-Arabe, et un non-Arabe n’est point supérieur à un Arabe ; et les Blancs ne sont point supérieurs aux Noirs, de même que les Noirs ne sont point supérieurs aux Blancs. Aucune personne n’est supérieure à une autre, si ce n’est en piété et en bonnes actions."

Ce message de justice et d'équité était révolutionnaire à l'époque, et il fut mal accepté par la classe sociale dominante. D'autant plus que l'Islam va s'attaquer vigoureusement contre un autre fléau qui creuse les inégalités de richesse : l'usure.

Comme la Thora et la Bible, le Coran est sans équivoque sur la pratique de l'usure, qui consiste à prêter des denrées ou de l'argent contre un surplus. Ce que l'on pourrait nommer aujourd'hui les "intérêts bancaires".

Dans plusieurs passages, le texte coranique enjoint à faire la différence entre le commerce et la pratique de l'usure, considérée comme inéquitable et injuste.

Alors que dans un monde acceptant l'usure, l'argent est considéré comme un privilège qui doit croître avec le temps même sans rien produire, l'Islam considère l'argent comme une responsabilité qui ne doit pas être accumulée.

D'ailleurs, la zakat citée plus haut est une pénalisation de l'accumulation des richesses, puisque tout pratiquant doit se délester de 2,5% de sa richesse non investie dans l'économie réelle.

Ainsi, alors que le capitalisme financier pousse à l'accumulation des richesses et des inégalités sociales par le biais des intérêts bancaires, le message coranique incite au contraire à la réduction de l'accumulation par le biais d'un impôt à destination des plus démunis.

Avec notre vision moderne, le capitalisme financier impose aux pauvres des taux d'intérêts positifs pour enrichir les possédants, alors que l'Islam impose aux possédants des taux d'intérêts négatifs à destination des plus démunis.

Étant donné ce qui vient d'être exposé, il est évident que certains combats de la gauche sociale convergent avec ce qui a donné un élan retentissant à l'expansion originelle de l'Islam, à savoir : l'universalisme, la justice sociale, et le combat contre la "finance moderne".

Cette promiscuité des idéaux explique une sorte de connivence ressentie entre l'Islam et le peuple de gauche. Cette convergence des luttes est même moquée par les opposants idéologiques, qui n'hésitent pas à construire des concepts, comme celui d'islamo-gauchisme.

Ce débat fratricide au sein de la gauche dépasse l'aspect sémantique autour du mot "islamophobie". Il touche à une lutte fondamentale de quête de justice qui lie fraternellement le peuple de gauche et les adhérents au message coranique.

C'est un comble quand on sait que la gauche française s'est construite sur un message anticlérical.

Et ce sont peut-être les côtés positifs de cette tradition anticléricale de gauche qui pourraient inspirer les gens de foi sincères, afin de s'émanciper de l'instrumentalisation politique qui est faite de leur religion.

 

Anice Lajnef, Août 2019.

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