Pourquoi faut-il sauver la minoterie de Hussein Dey ?

Suite à la décision prise par l’APC de Hussein Dey de détruire sa minoterie, la société civile s’est mobilisée pour l’en empêcher. Au-delà de l’architecture, du patrimoine et de l’histoire de Narbonne, ce texte donne quelques arguments supplémentaires qui semblent être oubliés dans le débat et qui paraissent déterminants pour une bonne prise de décision.

Photo de la minoterie de Hussein Dey. Vue à partir de l'avenue Tripoli © TOUMI Zohra, ISSAD Louiza, OUBRAHAM Amira Khalida, ISSAADI Nouara, ABTROUN Faiza Yasmine Photo de la minoterie de Hussein Dey. Vue à partir de l'avenue Tripoli © TOUMI Zohra, ISSAD Louiza, OUBRAHAM Amira Khalida, ISSAADI Nouara, ABTROUN Faiza Yasmine

Les vieux bâtiments massifs, en ruine et a priori « sans intérêt » de la minoterie de Hussein Dey, longeant l’avenue Tripoli et visible de loin à partir de la baie d’Alger, sont depuis quelques années menacées de destruction. Le tissu mixte fait d’immeubles de rapport, d’entrepôts, de friches industrielles et de quelques industries encore actives est menacé par la pression foncière et l’imaginaire de modernité fait d’immeubles neufs, de murs rideaux, d’hôtels, de services et logements de luxe. Le nouveau Plan Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme et son plan d’aménagement de la baie sont venus renforcer cet imaginaire, en prévoyant une transformation radicale du front de mer au nord de l’avenue Tripoli. Plusieurs arguments ont été avancés : le manque de place avec l’arrivée du tramway ; la vétusté du bâti ; le cout du mètre carré ; le besoin de rentabilité ; l’image moderne ; etc.

Le complexe de la Minoterie est aujourd’hui propriété de la commune de Hussein Dey qui a visiblement, d’après l’effervescence des réseaux sociaux, approuvé récemment sa démolition, après avoir déjà démoli en 2019 les grands silos à grains qui s’élevaient sur son côté ouest. Peu d’informations sont disponibles sur ce que prévoie d’y construire l’APC. On parle du siège de la commune, d’une piscine municipale, de promotions immobilières cédées à un oligarque connu, etc. Dès lors, une alerte a été lancée sur les réseaux sociaux, relayée par la page Citizen Inventory of Heritage et la revue Vies de Villes. Une pétition a été lancée et des contacts politiques et au sein de l’administration ont été pris. Cette alerte vise à stopper la démolition et préserver les bâtiments en question.

Si pour les plus pessimistes cela est peine perdue, comme ce fut le cas pour les abattoirs du Ruisseau qui furent détruits malgré la mobilisation citoyenne, et notamment celle des architectes, pour d’autres, il y a le Bastion 23 qui constitue un cas d’école, qui montre la possibilité de faire reculer les pouvoirs publics sur une décision de démolition du bâti ancien. Tout est donc possible, même si l’on sait le rapport problématique que nous avons avec le bâti colonial, particulièrement lorsque ce dernier n’est pas considéré comme esthétiquement beau, tel que c’est le cas pour les friches industrielles. De ce fait, pour espérer une réussite, il me semble déterminant de prendre le temps de réfléchir sur les arguments avancés d’une part, et sur les alternatives proposées d’autres part.

L’argument urbanistique plutôt qu’architectural

Le bâtiment principal de la Minoterie comprend quelques éléments du langage architectural néomauresque. Ces quelques arcs et chapiteaux, essentiellement sur la façade principale donnant sur la rue Tripoli, ainsi que le fait que la paternité du projet puisse revenir à l’architecte de la Grande Poste (simple hypothèse), sont souvent les principaux arguments avancés pour considérer le bâtiment comme patrimoine qui mérite préservation. Même si cela peut s’entendre, la valeur architecturale du bâtiment en question ne peut se limiter aux ornements de l’architecture du protecteur[1] (terme utilisé pour définir le Néomauresque). Si un regard profane n’y voit qu’un bloc moche sans intérêt, celui d’un architecte, ou d’un maître d’ouvrage avisé, voit dans sa particularité volumétrique, sa massivité et sa structure les éléments de base d’une reconvention de qualité et d’un projet contemporain d’architecture, qui, pour le coup, feraient réellement entrer Hussein Dey dans la modernité. Les grands volumes, les jeux de plein et de vide, d’opacité et de transparence, de vue sur la mer et sur la ville, nous laissent rêver à un bâtiment de son temps, ancré dans son histoire.

Chapiteau neomauresque © Nazim Bekkouche Chapiteau neomauresque © Nazim Bekkouche

Le contre-argument de la faiblesse structurelle avancé par le CTC et les pouvoirs publics, quant à lui, ne prend pas en compte les techniques contemporaines de rénovation qui vont jusqu’à la préservation et la consolidation de la simple enveloppe, comme le montre si bien le cas de l’arène de Barcelone repris dans l’image ci-dessous. Dans le cadre du débat sur la minoterie, l'ingénieur Omar Riache précise  la faisabilité technique d'une telle rénovation.

Chantier de l'Arène de Barcelone. Préservation et surélévation de l'enveloppe (façade). Projet réalisé par Richard Rogers. © Carlos Lorenzo : barcelonaphotoblog.blogspot.com Chantier de l'Arène de Barcelone. Préservation et surélévation de l'enveloppe (façade). Projet réalisé par Richard Rogers. © Carlos Lorenzo : barcelonaphotoblog.blogspot.com
Par ailleurs, s’arrêter à la valeur architecturale ou à l’alternative structurelle ne me semble pas suffisant dans le cas présent pour défendre tout le potentiel du complexe de la minoterie. Il faut sortir le bâtiment d’une démarche exclusive de patrimoine architectural et le penser dans sa dimension urbaine et urbanistique. En plus d’être le témoin d’une époque et d’une certaine histoire (voir point suivant), il participe à la construction de la richesse d’un tissu urbain construit dans le temps long tel un palimpseste[2]. La littérature scientifique dans le domaine de l’urbanisme a largement démontré que c’est cette superposition de différents éléments hétérogènes, de différentes périodes de l’Histoire, y compris contemporains, qui fait la richesse et la qualité des tissus urbains. Faire table rase des traces de l’Histoire fait déjà partie de l’Histoire elle-même, celle du XXe siècle et du « modernisme » (au sens de période).  
Axe piéton traversant le quartier de Hussein Dey au niveau de la minoterie avec remembrement urbain de certains îlots industriels et réorganisation de l'espace public au niveau des noeuds de croisement avec les réseaux rapides. Travail réalisé dans le cadre de l'atelier d'urbanisme du Master de spécialisation en urbanisme et aménagement du territoire de l'Université catholique de Louvain. © Roxanne D’ANDREA, Nirina LEPAGE, Anna TERNON, Marceline VERMEERSCH et Saoussen YAHYAOUI Axe piéton traversant le quartier de Hussein Dey au niveau de la minoterie avec remembrement urbain de certains îlots industriels et réorganisation de l'espace public au niveau des noeuds de croisement avec les réseaux rapides. Travail réalisé dans le cadre de l'atelier d'urbanisme du Master de spécialisation en urbanisme et aménagement du territoire de l'Université catholique de Louvain. © Roxanne D’ANDREA, Nirina LEPAGE, Anna TERNON, Marceline VERMEERSCH et Saoussen YAHYAOUI



 

Le quartier de Hussein Dey est le résultat de la transformation progressive du tissu industriel de ce qu’était la périphérie Est d’Alger, en un tissu mixte. Cette mutation a été interrompue pendant plusieurs dizaines d’années à l’indépendance avec la nationalisation des biens fonciers et immobiliers, pour reprendre sous de nouvelles formes depuis les années 1980 et plus fortement à partir de 2000. Les grands îlots industriels qui subsistaient se voient aujourd’hui morcelés en parcelles, avec des démobilisions de friches et densifications monofonctionnelles (hôtel et services). Cela se fait sans opérer de remembrement urbain ou de réorganisation du tissu, au moins à l’échelle de l’îlot, ni en réorganisant l’espace public pour créer plus de connectivité dans le tissu et favoriser les liens entre les différentes parties du quartier. Dans ce contexte, la solution de facilité, à savoir détruire et reconstruire sur l’emprise foncière, fait l’impasse sur les vrais enjeux urbanistiques liés aux tissus urbains. En plus de la qualité urbanistique, il s’agit d’autres problèmes : de salubrité par manque d’aération et d’ensoleillement ; de sécurité par manque d’accessibilité ; de sécurité par manque de mixité fonctionnelle et absence d’habitants dans certains îlots entiers ; etc.  

Scénarios d'aménagement d'espaces publics proposés par les étudiantes de l'UCLouvain autour de la minoterie. Ces espaces articulent entre la gare ferroviaire, l'avenue Tripoli et la mairie de Hussein Dey. © Roxanne D’ANDREA, Nirina LEPAGE, Anna TERNON, Marceline VERMEERSCH et Saoussen YAHYAOUI Scénarios d'aménagement d'espaces publics proposés par les étudiantes de l'UCLouvain autour de la minoterie. Ces espaces articulent entre la gare ferroviaire, l'avenue Tripoli et la mairie de Hussein Dey. © Roxanne D’ANDREA, Nirina LEPAGE, Anna TERNON, Marceline VERMEERSCH et Saoussen YAHYAOUI

 Sur le plan urbanistique, la minoterie a donc le potentiel :

  • de maintenir un rythme dans le skyline et le tissu urbain ;
  • de créer des irrégularités et des interstices entre le bâti qui constituent des singularités porteuses de potentiels espaces publics de qualités ;
  • de constituer une centralité singulière dans tout Alger ;
  • d’abriter des programmes innovants pouvant dynamiser le redéveloppement et l’attractivité urbaine du quartier ;
  • d’articuler entre les nœuds modaux que sont la gare ferroviaire et la station de tramway ;
  • etc.

Projet d'amélioration de l'adhérence du tramway au quartier de Hussein Dey à travers des continuités d'espaces publics de qualité, reliant les lieux importants du quartier sur une distance de marche confortable © Aniss Mezoued Projet d'amélioration de l'adhérence du tramway au quartier de Hussein Dey à travers des continuités d'espaces publics de qualité, reliant les lieux importants du quartier sur une distance de marche confortable © Aniss Mezoued
L’argument du récit national plutôt que celui de Narbonne

La minoterie de Hussein Dey est une ancienne usine de farine et de semoule fondée en 1864 par Louis-Gonzague Narbonne (l’un des premiers maires de la commune). Avant l’indépendance, le moulin assurait le ravitaillement d’un sixième des besoins de l’Algérie française[3]. À l’indépendance, le 14 mai 1963, la minoterie est déclarée bien vacant et est nationalisée pour passer sous la direction de la SN SEMPAC, puis de l’ERIAD. Le bâtiment garde encore la trace du logo des années 1970, dont le caractère pop inspire certains artistes algériens contemporains.

Collection de vêtement réalisée par l'artiste El moustach. Il reprend les logos des entreprises nationales, dont celui stylisé de la SEMPAC. © El Moustach Collection de vêtement réalisée par l'artiste El moustach. Il reprend les logos des entreprises nationales, dont celui stylisé de la SEMPAC. © El Moustach

L’appel à préservation de la minoterie de Hussein Dey s’accompagne souvent de l’appellation de son propriétaire historique et du nom de sa famille, Narbonne, qui en est resté propriétaire jusqu’en 1963. Or, vous l’aurez noté, je préfère parler de la minoterie de Hussein Dey, plutôt que de minoterie Narbonne, comme c’est souvent le cas. D’une part, car cette référence historique m’est personnellement très problématique et d’autre part, car l’histoire du lieu raconte plus que ce que porte cette nomination. Si nous souhaitons faire valoir un patrimoine, le récit raconté et tout aussi important, voire plus, que la valeur de la pierre.

 Louis-Gonzague Narbonne a débarqué en Algérie à l’âge 35 ans, alors que la conquête coloniale n’était pas encore achevée. Il fait fortune dans le blé, dont l’exploitation est synonyme à l’époque de spoliation des terres, de travail forcé, de domination et d’asservissement. Son descendant, dernier propriétaire de la minoterie, Roger Narbonne, fut expulsé d’Algérie en 1963 et son frère assassiné le 26 mars 1962 dans une rue d’Hussein Dey[4], le même jour que la fusillade de la rue d’Isly contre les tenants de l’Algérie française. Faisait-il partie de l’OAS ? Est-il lui-même et sa famille partisans de l’Algérie française ? Impossible pour moi d’y répondre. Ce que je sais en revanche, c’est que le récit de cette famille, du point de vue de l’Algérien que je suis, est lié à l’histoire de la domination coloniale et de l’exploitation des richesses et des Hommes. Pour autant, il ne faut, me semble-t-il, surtout pas faire table rase de cette histoire, comme envisagé pour le bâtiment, mais plutôt raconter le récit de ce lieu dans son intégralité, en ce compris celui de l’Algérie indépendante et de sa lutte contre l’impérialisme et le colonialisme. La nationalisation des biens vacants, la réappropriation des terres prises par les colons, la lutte contre la bourgeoisie, etc. font partie du récit de la minoterie d’Hussein Dey. C’est ce récit dans son ensemble qui m’intéresse et qui est porteur d’une valeur patrimoniale, ou plus justement, mémorielle.

 J’y rêve d’un musée de l’industrie du blé en Algérie ; d’un musée de la nationalisation ou des nationalisations pour s’inscrire dans l’universel ; ou encore d’un musée du socialisme algérien...Je rêve aussi d'un espace public ouvert, d'un rez-de-chaussée urbain, d'un lieu d'innovation, etc. 

Programmation proposée par des étudiants de l'EPAU lors d'une Master Class organisée en partenariat avec l'UCLouvain, dans le cadre d'un programme de coopération bilatérale entre l'Algérie et la Belgique © TOUMI Zohra, ISSAD Louiza, OUBRAHAM Amira Khalida, ISSAADI Nouara, ABTROUN Faiza Yasmine Programmation proposée par des étudiants de l'EPAU lors d'une Master Class organisée en partenariat avec l'UCLouvain, dans le cadre d'un programme de coopération bilatérale entre l'Algérie et la Belgique © TOUMI Zohra, ISSAD Louiza, OUBRAHAM Amira Khalida, ISSAADI Nouara, ABTROUN Faiza Yasmine
Donner à voir des alternatives possibles

Une fois le cadre analytique posé et le récit historique clarifié, le récit du futur peut prendre place. Si par miracle le complexe est préservé de la démolition, encore faut-il que la démarche de projet entreprise et la gouvernance mise en place puissent mener vers la qualité espérée. D’ici là, nous devons ouvrir un débat public et l’enrichir notamment avec la multitude de travaux académiques menés sur la minoterie et le quartier depuis de nombreuses années, ainsi qu’avec la mobilisation des professionnels.

Les quelques images commentées qui accompagnent ce texte donnent à voir concrètement quelques alternatives urbaines et architecturales. Elles sont issues des travaux que j’ai pu mener avec des étudiants à l’Université catholique de Louvain et à l’EPAU, dans la continuité de ma thèse de doctorat sur les récits de l’urbanisme algérois et sur le tramway d’Alger. Ces travaux feront prochainement l’objet d’une publication dans la revue Vies de Villes.

Proposition d'aménagement du socle et du rez-de-chaussée de la minoterie. Projet réalisé par les étudiants de l'EPAU dans le cadre d'une Master Class organisée avec l'UCLouvain. © TOUMI Zohra, ISSAD Louiza, OUBRAHAM Amira Khalida, ISSAADI Nouara, ABTROUN Faiza Yasmine Proposition d'aménagement du socle et du rez-de-chaussée de la minoterie. Projet réalisé par les étudiants de l'EPAU dans le cadre d'une Master Class organisée avec l'UCLouvain. © TOUMI Zohra, ISSAD Louiza, OUBRAHAM Amira Khalida, ISSAADI Nouara, ABTROUN Faiza Yasmine

 

 


[1] Baudez, G., Béhuin, F., Lesage, D., Godin, L. (1993). Arabisances : Décor architectural et tracé urbain en Afrique du Nord, 1830-1930. Paris : Bordas éditions.

[2] Corboz, A. (2001). Le territoire comme palimpseste et autres essais. Paris: Éditions de l'imprimeur.

[3] https://www.lemonde.fr/archives/article/1966/06/13/proces-en-diffamation-pour-une-etude-economique-sud-l-algerie_2676129_1819218.html

[4] Ibid

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