Figures de la campagne présidentielle russe. Episode 9: Les Cerbères.

Elles ont les cheveux soigneusement montés en meringue, les lèvres soulignées d’un rouge gras, les colliers impeccablement assortis à leurs chemisiers, elles ont des poitrines plantureuses, des vestes strictes, et surtout des voix de métal qui vous glacent les entrailles.

Elles ont les cheveux soigneusement montés en meringue, les lèvres soulignées d’un rouge gras, les colliers impeccablement assortis à leurs chemisiers, elles ont des poitrines plantureuses, des vestes strictes, et surtout des voix de métal qui vous glacent les entrailles.

Elles ont accès à des clefs, des formulaires, des autorisations, des tampons.

Enfant, j’ai vécu en Union Soviétique. Plus tard, j’ai travaillé dans la Russie de Eltsine et de Poutine. Elles n’avaient pas bougé, elles n’avaient pas changé. 

J’en ai toujours eu peur.

Ce sont les Cerbères, gardiennes de l’enfer administratif, vigiles d’un système où l’Etat a toujours raison sur l’homme. Elles ne sont jamais bien haut dans la hiérarchie, mais occupent toujours des postes clefs où leur pouvoir de nuisance ou de grâce est au maximum. La douane, l’hôpital, le bureau d’aide sociale, le contrôle fiscal, le tribunal, la commission électorale… Les Cerbères sont souvent des femmes (mais pas toujours, bien entendu), justement parce que leurs fonctions sont subalternes, leurs postes peu prestigieux, leur travail mal rémunéré. Il en va ici en Russie comme dans bien d’autres pays du monde.

Quiconque a été un jour confronté à une administration russe comprendra parfaitement de qui je parle. Elles sont légion, d’âge différent, mais toutes faites sur le même modèle, traversées d’une même préoccupation : garder leur pouvoir discrétionnaire, protéger la hiérarchie, faire perdurer le système, car la conservation est pour elles gage de stabilité.

En voici une : la juge moscovite Olga Borovkova, une jeune femme de 28 ans qui met régulièrement en prison des manifestants de l’opposition. Le métier de juge en Russie est loin de bénéficier du même prestige qu'en France: c'est une fonction administrative, pénible,  mal payée... et donc une profession largement féminisée. Cependant, un juge bien placé peut tirer des gratifications de sa situation.

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Borovkova a une carrière tout à fait typique : elle a commencé à travailler au tribunal en étant encore étudiante dans une université moyenne, deux ans après son diplôme elle était assistante du juge, encore deux années plus tard elle est devenue juge elle-même. Cette rapidité de progression professionnelle est gage de sa fidélité au pouvoir en place. Grâce à des fidèles telles que Borovkova, 99% des affaires jugées dans les tribunaux russes se concluent par la condamnation de l’accusé.

Dans les élections présidentielles à venir, les Cerbères auront un pouvoir immense. D’une certaines manière, ce seront elles qui maintiendront Vladimir Poutine au pouvoir.

Dans les dernières élections législatives, nous les avons vues à l’œuvre. Elles ont été les principales adversaires des observateurs, empêchant ces derniers de faire leur travail, refusant d’admettre la fraude, suivant à la lettre l’ordre qui leur a été donné d’en haut : fermer les yeux et laisser faire les falsificateurs.

En voici une, s’obstinant à vouloir compter les bulletins tels quels alors que de toute évidence des piles entières de faux bulletins ont été trouvés dans l’urne.

 

Вброс на участке 2675 © Konstantin Malanchev

Les Cerbères ont une phrase préférée: «Vous n'avez pas le droit». Ce qui est drôle, c'est que c'est aussi la phrase préférée des observateurs électoraux. Cependant, ils parlent de choses radicalement différentes.

Les observateurs formés pour les dernières élections entendent par «droit» l'ensemble des textes réglementant le déroulement d'un processus électoral. C'est sans doute aussi la manière dont l'entendent les lecteurs de ce billet.

Lorsque les Cerbères mentionnent le droit, elles parlent en réalité de pouvoir. «Vous n'avez pas le droit» signifie en réalité «je ne vous autorise pas à le faire, parce que vous n'êtes personne et que je suis le pouvoir». Elles sont abasourdies lorsqu'on leur parle de textes précis et de procédures. Car enfin, ce n'est pas comme ça que ça fonctionne!

En voici une autre, présidente d’une commission électorale qui commence sérieusement à s’énerver (à partir de la 16e minute du film) contre l’observateur qui ne cesse d’indiquer comment elle devrait procéder selon le droit.

Проект ГРАЖДАНИН НАБЛЮДАТЕЛЬ на участке 2473, Москва © Елена Букварева

Des trainings psychologiques à l'attention des futurs observateurs électoraux sont désormais organisés en Russie. Il faut bien cela face à des interlocuteurs avec qui on parle des langues aussi radicalement différentes.

Ce sont les mêmes Cerbères qui, dans les hôpitaux russes, font la chose la plus inhumaine que l’on puisse imaginer : elles interdisent aux parents d’être auprès de leurs enfants gravement malades ou mourants en service de réanimation, alors même qu’une loi l’autorise explicitement. Un reportage glaçant a raconté récemment les histoires de ces mères qui n’ont jamais pu tenir la main de leur enfant et lui dire au revoir parce que les Cerbères étaient devant la porte.  Pourquoi cette cruauté et ce mépris de la loi ? Parce que telles sont les règles discrétionnaires de l’hôpital, parce qu’on ne veut pas avoir les parents dans les pattes, parce qu’hygiène avant tout.

Les Cerbères ne sont pas infaillibles, on peut les corrompre ou les attendrir, quelquefois assez facilement, mais cela ne fait que les renforcer dans leur pouvoir.

Les Cerbères ne sont pas une invention poutinienne, ni même soviétique; leurs racines sont bien plus anciennes. Solidement plantées dans le sol russe, les Cerbères seront là en masse le quatre mars prochain, au service du pouvoir en place, quel qu'il soit.

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