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Billet de blog 2 août 2012

Les Sorcières

 © Igor GaidaiJ’ai grandi au pays de l’athéisme triomphant.Dans ma petite parcelle de l’Union Soviétique des années 70-80, il n’y avait pas de chasse aux curés, ni de rejet de Dieu, ni d’églises incendiées.

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© Igor Gaidai

J’ai grandi au pays de l’athéisme triomphant.

Dans ma petite parcelle de l’Union Soviétique des années 70-80, il n’y avait pas de chasse aux curés, ni de rejet de Dieu, ni d’églises incendiées. Il n’y avait juste plus de Dieu. Ni d’ailleurs de vide béant à la place qu’il aurait pu occuper, puisque des croyances et des valeurs, il y en avait en abondance et plutôt de bonne tenue. 

Mon éducation religieuse, je l’ai faite à la sauce communiste : aide ton prochain, respecte les aînés, pense à toi en dernier, choisis selon ton cœur, n’hésite pas à sacrifier ta vie pour les autres. Le foulard rouge autour du cou.

Et chante, chante tout ça en guise de prière.

Si certaines chansons soviétiques vont droit au cœur, c’est qu’elles sont profondément religieuses.

Mais de Dieu, point de trace. Je connaissais bien mieux les dieux grecs des légendes anciennes que l’histoire chrétienne. Quant à la religion juive qui aurait aussi pu, d’un point de vue généalogique, être la mienne, j’en ignorais à peu près tout.

Toutes les semaines pourtant, nous nous arrêtions, ma meilleure amie et moi, dans une belle église orthodoxe qui était sur la route de l’école. J’adorais rentrer en douce dans sa pénombre bleutée, saturée d’encens, baignée de musique. Les cierges sentaient bon la cire d’abeille. J’achetais un petit cierge orangé un peu tordu, au toucher doux, tiède au creux de la main. Je l’allumais sur un autre, je faisais fondre la cire à l’autre bout et je le posais devant une icône. Souvent une Vierge à l’enfant. C’était un magnifique moment esthétique, de beaux gestes que j’aimais reproduire.

M’aurait-on questionnée alors sur Dieu, je n’aurais pas vu le rapport. A l’époque, je m’intéressais surtout aux extraterrestres qui n’allaient pas tarder à débarquer sur notre planète.

Puis ma vie a changé et j’ai quitté pour longtemps la Russie et les extraterrestres.

Quand je suis revenue dix ans plus tard, la religiosité orthodoxe était partout. Les églises avaient poussé comme des champignons, plus clinquantes les unes que les autres. Les chauffeurs de taxi se signaient d’un signe de croix devant le moindre bulbe doré, les baptêmes allaient bon train, on affichait fièrement sa petite croix sur une poitrine velue ou un décolleté ravageur. A Pâques, les femmes allaient faire bénir leur brioche traditionnelle d’un air inspiré, le foulard coquettement noué sur les cheveux.

Je ne connaissais toujours personne qui ait une culture religieuse à peu près solide ou surtout une pratique régulière. Par contre, il était devenu de bon ton de se référer à Dieu et à la foi, pour un oui ou pour un non, dans les discours et les publications. Celui qui s’affichait athée passait pour un rétrograde.

Je suis retournée dans mon église buissonnière. Les dorures étaient devenues plus dorées, la foule se pressait au comptoir des cierges. Ca sentait le parfum capiteux et l’après-rasage. Un gros 4x4 noir était garé juste devant l’église. Celui du prêtre.

Aux fêtes religieuses, les hommes politiques, Poutine en tête, s’affichaient dans les églises et faisaient consciencieusement des signes de croix devant les caméras, se trompant parfois de sens. C’était très rigolo à regarder, ils avaient les mêmes têtes qu’aux Plénums du Parti quelques années auparavant, entre concentration intense et endormissement imminent.

Dans mes amis, cousins, collègues, bien peu allaient à l’église, mais tous s’accordaient pour dire que la religion était utile à la Russie contemporaine. Une fois que l’idéologie soviétique avait volé en éclats, l’église était devenue le seul endroit où on entendait parler de valeurs autres que monétaires.

Les années passaient, l’Eglise orthodoxe s’est accordée à merveille au pouvoir poutinien. Dans le discours dominant, elle était devenue le fondement d’un prétendu esprit national, l’unique réservoir de spiritualité du peuple russe. Il va sans dire que les autres religions présentes dans l’Empire russe étaient à l’orthodoxie ce que les petits peuples étaient au grand peuple russe : des petits frères qui devaient respect et déférence au grand.

Un grand qui engraissait à vue d’œil. Le nouveau Patriarche orthodoxe Kirill était une incarnation parfaite de son Eglise avec sa montre Breguet à dix mille dollars au poignet et sa fortune personnelle, gagnée dans les années 1990, estimée à 4 milliards de dollars.

Dans la Russie d’aujourd’hui, manquer de respect à l’Eglise orthodoxe, c’est risquer de s’attirer les foudres de tout ce que le pays compte de bien-pensants. Si la pratique reste tout aussi irrégulière, bien peu de gens oseraient dire qu’ils ne croient pas en Dieu.

Manquer de respect à l’Eglise ET au pouvoir politique, c’est risquer sa vie.

Voici qu’il y a quelques mois, des jeunes femmes du groupe « Pussy Riot » ont décidé de s’introduire dans la principale cathédrale orthodoxe du pays pour y pratiquer une forme d’art radical : une « prière punk » chantée et filmée.

Le titre? « Sainte Vierge, libère-nous de Poutine ». Les paroles ?

« Sainte Vierge, fais-toi féministe,

Féministe, féministe

L’Eglise encense les leaders pourris

En procession défilent les limousines

Un curé viendra te voir en cours :

N’oublie pas de lui amener du fric.

Le Patriarche croit en Poutine

Ce connard ferait mieux de croire en Dieu. »

C’était manifestement le coup de trop. L’arrestation de trois jeunes activistes et leur mise en examen n’ont été des surprises pour personne. Qu’elles aient été maintenues en détention préventive pendant plusieurs mois non plus : ce sont de dangeureuses criminelles... Qu’aucune attention n’ait été accordée à leurs enfants en bas âge non plus… Mais j’arrête là.

Car il a bien fallu les juger et c’est là que les ennuis ont commencé pour la société russe et son Eglise orthodoxe.

De quoi sont accusées les « Pussy Riot » ? D’atteinte à l’ordre public, en vertu de l’article 213 du Code pénal.  Sauf que l’acte d’accusation, lui, ne parle pas d’atteinte à l’ordre public mais à l’ordre religieux, comme n’ont pas manqué de souligner certains juristes.

Les formulations valent le détour : l’accusation officielle reproche aux jeunes femmes d’avoir manifesté «un irrespect manifeste des employés et visiteurs croyants de l’église » ; d’avoir « profondément insulté et rabaissé les sentiments et repères religieux des citoyens orthodoxes croyants », de s’être « opposées à l’ordre orthodoxe ». Et voici mon préféré: d’avoir tenté de « rabaisser de manière démonstrative et exemplaire les traditions et dogmes ecclésiastiques respectés et préservés depuis des siècles ». Pour rappel, la Fédération de Russie est un Etat laïc.

C’est dans une ambiance de chasse aux sorcières que le procès a donc commencé il y a quatre jours. Il se poursuit en un cruel carnaval. Les « victimes » des trois jeunes punkettes ont défilé à la barre : la préposée aux bougies, la gardienne des clefs, l’employé de l’autel, le paroissien, les gardiens, le trésorier… neuf personnes en tout. A chacun, l’accusation demande en premier s’il est profondément croyant et pratiquant, puis interroge sur la manière dont la prière punk a offensé ses sentiments religieux.

L’emphase des témoins de l’accusation est à la hauteur des circonstances : blessure profonde, incapacité à travailler, plaie béante, apparition du diable en personne… On invite les accusées à se flageller et se retirer dans un monastère.

Un jour, quand tout sera fini, il faudra en faire un film.

Autour du tribunal, les passions se déchainent tout autant, entre ceux qui sont indignés par la prière punk et ceux qui sont indignés par le traitement de l’affaire. Les seconds, de moins en moins timides, y vont pourtant avec des pincettes. La plupart des commentaires de soutien aux « Pussy Riot » se limitent à un « oui, elles ont offensé des croyants, mais un vrai croyant doit savoir pardonner » ou à « l’Eglise doit se montrer miséricordieuse », validant ainsi une fusion entre dogme orthodoxe et normes juridiques. La défense fait encore plus mal que l’attaque.

Dans la cacophonie des adversaires et des défenseurs des jeunes femmes, le sens même de leur action s’est perdu. Rares sont ceux qui, comme ce prêtre orthodoxe, ont relevé et entendu leur message:

« Elles ont chanté ce qu’elles avaient sur le cœur, c’est pourquoi leur prière nous a tant tous bouleversés. Leur prière a été pour nous une épreuve de solidité, de foi dans le Christ. Il s’est révélé que la majorité d’entre nous n’était pas capable de miséricorde, d’amour chrétien et même d’amour humain tout court (…) Ces jeunes chrétiennes qui par leur prière ont éclairé les entrailles absolument non-chrétiennes de notre Eglise, sont tout simplement des saintes. L’Eglise leur demande de se repentir et elles seront alors relâchées. Cela prouve une fois de plus que c’est par la faute de l’Eglise que ces enfants sont en prison. »

Au troisième jour du procès, les deux parties ont demandé le rappel de la juge. Si j’étais elle, j’accepterais sur le champ, car il n’est pas confortable d’être à la place de l’inquisiteur dans un procès de sorcellerie.

Comme j’aimerais que les trois « Pussy Riot » soient vraiment des sorcières.  Qu’elles s’envolent au dessus des têtes de leurs accusateurs, telle la Marguerite de Boulgakov dans mon Union Soviétique athée.

Qu’elles fassent des rondes sur leurs balais autour des coupoles clinquantes de l’église bleue de mon enfance.

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