Le Maïdan, au coeur de l’Europe

Il était devenu une place touristique un peu sinistrée, avec vendeurs de souvenirs basiques, fontaines grisâtres, sombre bouche de métro, sculptures d'un goût incertain et centre commercial en image de fond.

Il était devenu une place touristique un peu sinistrée, avec vendeurs de souvenirs basiques, fontaines grisâtres, sombre bouche de métro, sculptures d'un goût incertain et centre commercial en image de fond.

Le Maïdan, légendaire place de l'Indépendance au centre de Kiev, cœur de la Révolution Orange de 2004, avait perdu de sa superbe ces dernières années, en même temps que ternissait l'héritage des Oranges ukrainiens. En 2004, on avait cru qu'une élection juste mettrait forcement en place un pouvoir meilleur, que des hommes et femmes politiques jeunes et tournés vers l'Ouest porterait l'Ukraine vers un avenir qui ne serait plus postsoviétique.

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Les charismatiques leaders pro-occidentaux se sont pourtant englués dans des conflits de pouvoir, le pays s'est laissé noyer dans la corruption, l’Ouest s’est éloigné à grands pas. Amère désillusion pour nombre de révolutionnaires oranges.

Il traînait pourtant sur la place de l'Indépendance, entre McDo et bouche de métro, un fantôme des rassemblements de jadis, un je ne sais quoi d'idéaliste qui faisait qu'on ralentissait un peu le pas en la traversant : c'etait quand-même le Maïdan...

Mes amis ukrainiens étaient, dans la décennie post-Maïdan, plongés dans l'apolitique pour ne pas sombrer dans la déprime. Pourtant, les Ukrainiens – à la différence des Russes ou des Biélorusses - n’ont jamais boudé la politique. Les yeux brillaient quand ils évoquaient le moment orange: la chaleur et la solidarité, les repas chauds amenés aux manifestants, les artistes, les étudiants, les hommes d'affaires, les intellectuels, unis par un refus commun et un projet commun. Tous sont nostalgiques de ce grand moment de jeunesse politique et de jeunesse tout court.

Aujourd'hui, la place de l’Indépendance renaît dans son rôle de centre nevralgique de la vie politique ukrainienne. Une nouvelle génération est là, aux côtés des manifestants d'il y a dix ans. La nouvelle contestation, baptisée EuroMaïdan, est le prolongement direct de la Révolution orange.

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Derrière la contestation du refus du président Ianoukovitch de signer l’accord d’association avec l’Union européenne, le message de fond est le même. L'Ukraine n'est pas une annexe de la Russie, mais un pays qui souhaite maîtriser sa propre destinée; s'il faut choisir entre l'Est et l'Ouest, on choisira l'Occident qui ne s'est pas montré aussi dévastateur que le grand frère oriental; l'ancienne génération au pouvoir doit s'en aller, car les intérêts qu'elle poursuit sont contraires à ceux du pays. Un même adversaire, Viktor Ianoukovitch, candidat perdant à la présidentielle de 2004, prédisent élu par dépit en 2010, moins proche de la Russie que des porte-monnaie de ceux de son clan. Cependant, autant que la personne de Ianoukovitch, les manifestants rejettent la manière de gouverner qu’il représente : grise et opaque, entre intimidations, tractations dans l’ombre et enrichissement personnel. La violente répression de la manifestation kiévienne dans la nuit du 29 au 30 novembre n’a fait qu’exacerber le sentiment que le pouvoir politique en place était un corps étranger à la société.

Le rejet d’une politique autoritaire à l’arrière-goût soviétique n’est pas propre à l’opposition ukrainienne. Même si le pouvoir actuel était renversé, il n’est pas certain que les nouveaux leaders politiques s’en sortiraient mieux que leurs prédécesseurs. Ce n'est pas une raison pour ne pas soutenir la mobilisation ukrainienne, car le message qu'elle porte est juste.

L'Ukraine est loin, vue de l'Europe de l'Ouest. Cependant, derrière cette contestation, c’est aussi le message pro-européen que nous devrions entendre, car il nous est adressé.

On entend souvent par chez nous une réaction désabusée face au désir d’Europe exprimé par nos voisins de l’Est : les pauvres, s’ils savaient où ils veulent s’embarquer. C’est vrai, en scandant « Nous sommes européens ! », les Ukrainiens ne pensent ni aux mille-feuilles de normes et réglementations, ni à l’empilement de structures bureaucratiques, ni aux organes de pouvoir que les citoyens peinent à s’approprier. Pourtant, c’est bien de notre Europe qu’ils nous parlent, celle que nous partageons avec eux, celle qui vaut la peine.

"L'Europe est notre avenir" "L'Europe est notre avenir"

Mon collègue Philippe Perchoc , spécialiste des pays baltes et des confins orientaux de l’Union Européenne, est celui qui l’a formulé le mieux, je ne peux donc que lui laisser la parole :

« Depuis 20 ans, un nouveau Rideau de Fer s'est peu à peu levé à l'Est des nouvelles frontières de l'Union Européenne. Avec Schengen, avec nos règles, nos nouvelles frontières, nos visas, nos contrôles, nos expulsions. Nous nous sommes arrogés le monopole d'être Européens. Et nos voisins Européens, nous en avons fait des "voisins de l'Europe", les jetant dans les bras de ceux qui avaient autre chose à leur proposer.

La seule façon d'être Européens n'est pas à travers le marché, les règles, la conditionnalité. L'Europe, c'est une façon d'être au monde et c'est une volonté. Une volonté de s'affirmer comme tel.

Européens. Arrêtons de fermer les yeux et ouvrons les bras. »

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