Regards sur la Russie contemporaine: l’Holocauste, une colle.

Voici une chaine de télévision russe de seconde zone, MuzTV, un jeu télévisé de seconde zone appelé « Follement belle » où il s’agit pour des équipes de garçons de deviner ce que répondront les équipes de filles à telle ou telle question de culture générale. Le présupposé de l’émission est que les femmes ont une logique qui n’est pas celle des hommes. Allez, soyons francs : le présupposé de l’émission est que les femmes sont bêtes. Les jeunes filles sont toutes plus jolies et plus idiotes les unes que les autres ; ça fait partie du jeu, sinon ce ne serait pas drôle.

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Voici une chaine de télévision russe de seconde zone, MuzTV, un jeu télévisé de seconde zone appelé « Follement belle » où il s’agit pour des équipes de garçons de deviner ce que répondront les équipes de filles à telle ou telle question de culture générale. Le présupposé de l’émission est que les femmes ont une logique qui n’est pas celle des hommes. Allez, soyons francs : le présupposé de l’émission est que les femmes sont bêtes. Les jeunes filles sont toutes plus jolies et plus idiotes les unes que les autres ; ça fait partie du jeu, sinon ce ne serait pas drôle.

L’une des équipes de filles est un couple de jumelles. Elles ont 19 ans, elles viennent d’un village dans la région de Vladimir et sont étudiantes de troisième année de l’Université du textile. Ce n’est pas une grande faculté de sciences humaines, mais quand même une université. Elles font un tas de petits boulots pour joindre les deux bouts, dont cette émission de télévision où elles sont payées pour leur participation.

L’animateur pose une des questions de sa liste : « Qu’est-ce que l’Holocauste ? » et laisse les jumelles réfléchir à voix haute. Elles n’ont jamais entendu prononcer ce mot et hésitent.

Ksenia : L’Holocauste, ça ne me dit rien. Ca a l’air d’être un truc de bureautique…

Jenia : Je dirais que c’est une colle. Peut-être pour les papiers peints. Un nom de colle. Ou peut-être un matériau pour des travaux d’intérieur.

Ksenia : Je n’ai pas d’autres versions, on va prendre la tienne.

Jenia : Nous pensons que l’Holocauste est une colle à papiers peints.

Applaudissements, rideau.

Une fois de plus, les milieux lettrés ont réagi à ce chiffon rouge, comme ils l’avaient fait en voyant l’interview de l’ingénue d’Ivanovo. Une honte, qu’apprend-on aux jeunes à l’école, qui sont donc ces jeunes idiotes, tout se dégrade. S’indigner, prendre ses distances, condamner.

La radio Svoboda invite les jeunes filles pour une interview avec Alla Gerber, la présidente de la fondation Holocauste en Russie. Les jumelles sont soumises à un véritable interrogatoire, courtois mais ferme : n’avaient-elles jamais véritablement entendu le mot Holocauste ? (Non) Ont-elles cherché à savoir après l’émission ce que c’était ? (Non) Qu’ont-elles appris à l’école ? (Elles n’ont pas aimé l’école) Quels sont les évènements qui provoquent chez elles une émotion forte ? (Des films, l’émoi de leur mère) Pour qui ont-elles voté ? (Poutine)

On traque la monstruosité et, plus sournoisement, les milieux intellectuels cherchent à établir un parallèle entre le choix politique des jumelles et leur naïveté stupéfiante : regardez, voilà l’électorat de Poutine.

Pourtant, la question du rapport à la Shoah dans l’espace postsoviétique est bien plus complexe et ne peut se résumer à un constat d’ignorance coupable de certaines franges de la population. L’histoire de la connaissance de la Shoah en ex-URSS est celle d’une lente, très lente réappropriation d’une mémoire étouffée.

Le pouvoir soviétique avait en effet gommé toute trace de la mémoire des massacres des Juifs par les nazis sur son propre territoire. Il ne devait y avoir qu’une victime, le grand peuple soviétique, divisé non pas en Russes, Juifs ou Ukrainiens, mais en civils et militaires. L’Ukraine, la Biélorussie et l’ouest de la Russie ont été le théâtre de cette phase de l’Holocauste que l’on appelle « La Shoah par balles ». Des milliers de kilomètres carrés de ce territoire sont donc criblés de fosses communes dans lesquelles ont été fusillés des centaines de milliers de Juifs. Beaucoup de ces fosses ont été découvertes après la guerre et indiquées par un signe mémoriel. Erigés quasiment à l’identique, ces monuments commémoraient « les pacifiques citoyens soviétiques victimes de la barbarie nazie », sans mentionner les Juifs.   De manière plus générale, le récit héroïque de la deuxième guerre mondiale était hermétique à toute différenciation des victimes qui aurait brisé sa cohérence interne, car qui pouvait souffrir davantage que le peuple soviétique dans son ensemble? Les manuels scolaires, eux aussi, ont complètement ignoré l’Holocauste tout au long des années soviétiques et même au-delà. Même si aujourd’hui les nouveaux manuels mentionnent pour la plupart cet événement, si de nouvelles plaques ont été ajoutées sur les vieux monuments, si des commémorations ont lieu,  les enseignants ne sont pas forcément formés pour parler et entendre parler de l’Holocauste. Ils continuent d’autant plus facilement à professer la même vision glorieuse et unificatrice de la guerre que les commémorations officielles n’ont pas non plus changé : on continue aujourd’hui en Russie à glorifier le soldat sans se rappeler de la victime.

Dans des pays comme l’Ukraine, la difficulté de parler de la Shoah est encore plus grande, car elle est sous-tendue par la question de la collaboration des ukrainiens et fait en plus concurrence à « l’autre grand massacre » : le Holodomor ou Grande famine des années 30. Maladroitement, les débats avancent en Ukraine. En Russie, la question de la collaboration des Russes avec les nazis est encore un tabou qui ne souffre aucune discussion.

Lorsque le film du Père Patrick Desbois « La Shoah par balles » a été présenté pour la première fois en Ukraine, ma voisine et amie, une jeune femme intelligente et instruite, a hoché des épaules à la fin de la représentation :

« Ben quoi ? Tout le monde a souffert pendant la guerre, les Juifs n’ont pas été une exception ».

Pour elle, le massacre des millions de Juifs est un événement connu, l’Holocauste n’est pas une colle à papier peint.

Presque pas.

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