"Daaa!" - ou quelques remarques sur la corruption au quotidien

Avez-vous entendu, dans les matinales de Radio France, cette publicité pour un opérateur qui facilite les exportations des entreprises françaises?

Avez-vous entendu, dans les matinales de Radio France, cette publicité pour un opérateur qui facilite les exportations des entreprises françaises?

« - Igor, ici Etienne de la GMBRLX.

- Daaa [avec un accent russe à couper au couteau].

- Ma marchandise est-elle toujours bloquée à la douane ?

- Da.

- Il manque encore un formulaire, c’est ça ?

- Da.

- Et ça va pouvoir s’arranger ?

- Hmmm… Da! »

(pardon pour l’imprécision, je retranscris de mémoire)

La première fois, j’ai failli en renverser mon café de fou rire. La deuxième, je me suis dit que les mésaventures du pauvre entrepreneur sonnaient finalement assez juste.

Etienne, tu as le choix entre t’adresser à l’opérateur conseillé par le spot publicitaire, et suivre la suggestion implicite d’Igor et apprendre à t’arranger. Tu vas voir, c’est simple, efficace, assez excitant et tu y prendras presque goût.

Je vais te raconter mes propres – modestes - apprentissages.

Début des années 2000. Etudiants, nous rentrons avec mon compagnon de Russie avec un gros surpoids de bagages. Un très très gros surpoids de bagages qui, à quinze euros le kilo coupable, ruinerait un nabab. Je fais ma pauvre jeune fille devant l’employée de la compagnie aérienne russe : « mais nous sommes étudiants, nous n’avons presque plus d’argent ». C’est, bien entendu, un mensonge. 

« Combien avez-vous ? », me dit-elle d’une voix arrangeante.

« Cinquante dollars. »

« Alors je vais vous donner votre passeport, vous mettrez les cinquante dollars dedans et vous me le rendrez. »

Heureux, nous le sommes des deux côtés du guichet. C’est mon baptême du feu.

 

Kiev, il y a deux ans. Je dois refaire l’équivalent de la carte grise de ma voiture et mes amis ukrainiens m’expliquent que c’est un cauchemar. Il faut passer par environ une dizaine de guichets de l’administration correspondante, faire la queue devant chacun, revenir plusieurs fois au même guichet pour des tampons à chaque fois différents. Si ça se passe bien, ça prend trois jours de stress et de bataille à temps complet. Je les ai déjà vus, les gens entassés devant les guichets, nerveux, au bord de l’évanouissement ou de la bagarre, voire des deux. L’autre solution ? C’est de payer un arrangeur qui, pour une somme forfaitaire conséquente mais abordable, fera à ta place le tour des guichets, sans faire la queue parce qu’il est lui-même employé de cette administration, sans susciter d’énervement, car dans chaque bureau il laissera une petite contribution financière. Quatre heures plus tard, le dossier de carte grise est bouclé.

Pendant que nous attendons, l’arrangeur nous explique – sans se rendre compte du paradoxe - qu’il projette de quitter le pays parce que celui-ci est vraiment trop corrompu.

Cela ne te semble pas étrange, Etienne ?

Septembre dernier, à Kiev également. Je vais inscrire mon fils à la maternelle publique de quartier. La maternelle coûte 12 euros par mois de cantine, le reste est sensé être financé par l’Etat. Sauf que l’Etat a quelques oublis et il faut qu’on s’en occupe à sa place. Chaque groupe de maternelle a sa caisse noire dans laquelle on verse mensuellement une petite somme d'argent, à la rentrée nous avons une liste d’une page de choses à acheter qui va des jouets aux meubles et au papier toilette. Enfin, on nous laisse entendre qu’une contribution financière à la mesure de nos possibilités serait la bienvenue et arrangerait bien la situation de la maternelle. Je contribue. Avec mon argent, la directrice achète un aspirateur qu’elle exhibe ensuite fièrement devant les autres parents. Va savoir ce que la directrice m’aurait dit si je n’étais pas rentrée dans l’arrangement. Peut-être rien du tout d’ailleurs.

Et crois-tu que mes amis historiens français qui amènent à chaque fois des petits cadeaux - tels qu'une boîte de chocolats - aux archivistes russes s’arrangent pour avoir un accès confortable aux dossiers? Sans doute, mais aucun d'eux ne le pense aussi ouvertement. Le message que fait passer la boîte de chocolats n'est pas "ouvre-moi tes dossiers en échange de mon cadeau", mais "tu es pour moi un être humain, pas un simple rouage bureaucratique".

Des histoires comme ça, les Russes et les Ukrainiens ne t'en raconteront même plus, tant les arrangements font partie de leur quotidien.

Tu vois le tableau, Etienne. Une législation aberrante, les défaillances de l’Etat ou tout simplement des salaires officiels ridiculement bas donnent naissance à des situations où si l’on ne s’arrange pas, on est dans l’impasse. C’est ce qu’Igor essaie de te faire comprendre avec ses « daaa » pleins de sous-entendus. Tu as sans doute raison d’appeler ça de la corruption et dans mon histoire d’aéroport c’est aussi comme ça que je l’appelle. Il n’empêche, pour tout un tas de situations de la vie quotidienne, la qualification des pratiques est bien plus complexe. Le même genre de zone grise est très bien décrit dans une analyse des pratiques corruptives en Afrique.

La petite corruption, celle du quotidien, n’est pas tant un facteur d’enrichissement qu’une institution de facilitation ; en clair, un peu d’huile dans les rouages qui arrange les deux parties. Ses racines s’enfoncent dans l’histoire soviétique : alors même que les échanges étaient peu monétisés, l’accès aux biens et aux services se négociait grâce au mécanisme du blat, des faveurs distribuées au sein d’un réseau. 

Si tu es déjà allé travailler dans les pays postsoviétiques, Etienne, tu as certainement goûté à l’étonnante et étouffante chaleur des relations avec les partenaires, une fois que l’arrangement est trouvé. On n’est pas juste emmené au restaurant, mais gavé, abreuvé, noyé sous la cordialité et les confessions personnelles. Ce n’est pas seulement de la façade, tu l’as bien interprété comme l’un des rites initiatiques à l’issue desquels Igor et toi ne formerez plus qu’un… Ca va bien arranger le devenir de tes prochains containers de marchandises.

Est-ce un bienfait ou une malédiction ? La question est d’importance, car il y va du type de rapports sociaux que l’on accepte ou pas de soutenir. Myriam Désert note que "la volonté de personnaliser des interactions en principe anonymes n’est pas un phénomène typiquement russe : les agents économiques occidentaux l’intègrent de plus en plus dans leurs stratégies commerciales (cadeaux et fidélisation des clients appartiennent au code des relations affinitaires personnalisées) sans que l’on parle pour autant d’une extension de l’informel et qu’on s’en alarme. Mais ce qui est bienvenu dans une relation de service privé, est perçu comme dommageable dans des relations de service public, envisagées comme pilier d’une société démocratique et juste."

A toi de voir ce que tu choisis, Etienne. Mais je parie que la question est déjà réglée entre Igor et toi et que tes marchandises sont depuis longtemps en magasin.

 

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