Poutine, l'Ukraine et l'Holocauste: une histoire simple?

La polémique sur l’absence de la Russie aux commémorations du 70ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz s’est apaisée aussi rapidement qu’elle s’est enflammée, mais en laissant un arrière-goût tenace. Le genre d’arrière-goût qui nous fera dire dans quelques années qu’il y avait quelque chose de louche dans cette commémoration, quelque chose d’anti-russe, de pro-ukrainien, voire de pro-nazi, sans trop nous rappeler de quoi il s’agissait.

La polémique sur l’absence de la Russie aux commémorations du 70ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz s’est apaisée aussi rapidement qu’elle s’est enflammée, mais en laissant un arrière-goût tenace. Le genre d’arrière-goût qui nous fera dire dans quelques années qu’il y avait quelque chose de louche dans cette commémoration, quelque chose d’anti-russe, de pro-ukrainien, voire de pro-nazi, sans trop nous rappeler de quoi il s’agissait.

Ainsi donc, Vladimir Poutine n’était pas officiellement convié aux commémorations, sans trop s’en offusquer d’ailleurs.

« Cette visite n’est pas sur l’agenda du Président », a expliqué le 12 janvier son attaché de presse Dmitry Peskov, en précisant que Poutine n’avait pas reçu d’invitation officielle, mais que par ailleurs, s’il comprenait bien, aucune invitation officielle n’avait été envoyée pour cet évènement.

En effet, la commémoration de la libération d’Auschwitz n'était pas organisée par le gouvernement polonais, mais par le Conseil international du musée Auschwitz-Birkenau. Les invitations ont été envoyées via les ambassades ; aucun chef d’Etat n’a été nommément invité.

Fallait-il à Poutine une invitation plus appuyée que celle des autres ? Un certain nombre d’observateurs l’ont pensé.

En tout cas, le chef de l’Etat russe qui se déclare successeur de l’Union soviétique et revendique haut et fort son rôle dans la victoire sur l’Allemagne nazie n’a pas jugé la commémoration suffisamment importante pour l’inscrire sur son agenda comme l’ont fait le président français Hollande, le président fédéral allemand Gauck et le président ukrainien Porochenko. Pas vraiment étonnant.

La polémique a encore enflé lorsque le ministre des affaires étrangères polonais Grzegorz Schetyna a déclaré qu’Auschwitz avait été libéré par le Premier Front Ukrainien et que c’étaient des soldats ukrainiens qui, ce jour-là, en janvier 1945 avaient ouvert les portes du camp. On a vite crié au révisionnisme.

« Le scandale », titre Jacques Sapir dans son billet de blog.

« Le 1er Front d’Ukraine était le nom du groupe d’armées qui avait combattu en Ukraine et qui, de là, remontait vers la Pologne. Ce n’était nullement une désignation « ethnique ». Cela, tout historien le sait. » Mais le cœur du scandale pour l’auteur du billet n’est pas là. Il est dans le fait que le gouvernement polonais veuille commémorer la libération d’Auschwitz « avec le gouvernement ukrainien, sans doute en mémoire des deux à trois mille volontaires ukrainiens qui aidèrent les nazis sur ce seul site (et bien plus ailleurs) ». Le scandale n’est pas tant dans l’absence de la Russie que dans la présence de l’Ukraine.

Paradoxalement, les archives militaires russes viennent de donner en partie raison aux paroles pour le moins maladroites de Schetyna.

 Parmi les documents publiés à l’occasion de la libération d’Auschwitz par le Ministère de la Défense de la Fédération de Russie figure un tableau présentant la composition ethnique de la 60ème armée  du 1er Front d’Ukraine de l’Armée Rouge qui avait effectivement ouvert les portes du camp. Sur les 78 169 soldats et officiers qu’elle compte au 1er janvier 1945, 44,6% sont Russes et 46% Ukrainiens. Au fur et à mesure de son avancée vers l’Ouest, la 60ème armée qui avait subi de lourdes pertes avait en effet intégré beaucoup de soldats originaires des zones traversées, dont l’Ukraine.

Peu importe cependant si des Russes ou des Ukrainiens – deux groupes qui formaient le gros de ce corps d’armée - étaient parmi les premiers à entrer dans Auschwitz. Ce qui compte aujourd’hui, c’est la mémoire et l’usage politique qui est fait de cet événement majeur et les dividendes qui en sont tirées. 

En accusant le gouvernement ukrainien d’être un héritier spirituel des pro-nazis et l’Ukraine d’avoir fourni deux à trois mille bourreaux à Auschwitz-Birkenau, sans preuves ni références, le billet de Jacques Sapir cherche lui aussi à reconstruire une histoire qu’il défend pourtant ardemment. Mais est-ce bien l’histoire qu’il défend ou l’image propagandiste d’une Ukraine néonazie, marionnette des Etats-Unis, face à une Russie malmenée par un Occident maléfique ?

Si tout le monde avait les yeux tournés vers les commémorations d’Auschwitz, personne n’a prêté attention à une cérémonie plus modeste, organisée au Musée Juif de Moscou, à laquelle a finalement assisté Vladimir Poutine. Aurait-il fait un discours commémoratif sans le scandale de l’invitation à Auschwitz ? L’histoire ne le dit pas, mais qu’il me soit permis d’en douter au vu de la marginalité du thème de l’Holocauste en Russie, ce dont j’avais eu l’occasion de parler dans un précédent billet.

Toujours est-il que Poutine prend la parole et, après quelques minutes de généralités, déclare : « les Russes portaient le poids de la bataille contre le nazisme. Soixante-dix pour cent de tous les officiers de l’Armée rouge et de ses hommes étaient des Russes, et le peuple russe a fait le plus grand sacrifice au nom de la victoire ».

Passons sur la similitude avec le célèbre toast au peuple russe de Staline, en mai 1945, où celui-ci avait clamé  que les Russes étaient « la nation la plus marquante entre toutes les nations qui font partie de l'Union soviétique » et  qu’ils avaient « mérité dans cette guerre la reconnaissance universelle, en tant que force dirigeante de l'Union soviétique parmi tous les peuples de notre pays. »

Car, outre ce discours pro-russe aux racines bien anciennes, Poutine utilise la commémoration pour s’en prendre violemment aux Ukrainiens.

« Les faits historiques sont irréfutables. Ainsi, ils montrent que les Banderistes et d’autres collaborateurs et sbires d’Hitler étaient eux-mêmes impliqués dans la destruction du peuple juif, dans la destruction des juifs de Lvov, d’Odessa, de Kiev et d’autres villes et villages ukrainiens, pendant que les nazis conduisaient dans les États baltes le nettoyage ethnique de Vilnius, Riga et Tallinn. »

Oui, il y a eu des collaborateurs en Ukraine, tout comme il y a eu des soldats de l’Armée Rouge, dont les 46% de la 60ème armée, ou encore des prisonniers ukrainiens détenus à Auschwitz.

Il est naïf de penser qu’on découvre quelque chose en révélant au monde la collaboration de certains groupes d’Ukrainiens avec le pouvoir nazi. Les historiens d’Ukraine et d’ailleurs creusent cette question depuis un certain temps et la soumettent au débat public. La figure de Bandera a fait l’objet, bien avant qu’il ne soit placardé sur les posters du Maïdan, de discussions animées et parfois houleuses et de nombreuses publications  intellectuelles et grand public. Les actes antisémites perpétrés par les nationalistes font également l’objet d’études précises et sans concession, par exemple dans les travaux de John Paul Himka, qui ont suscité de vives discussions. En Ukraine, une partie de la communauté intellectuelle s’interroge sur les ambigüités de ce passé et sur une histoire de la Deuxième guerre mondiale beaucoup moins lisse que l’histoire officielle soviétique et russe.

En effet, l’histoire du nationalisme et de la collaboration en Ukraine est en grande partie celle d’une région coincée entre deux feux, obligée de choisir entre un pouvoir meurtrier et un autre, une occupation étrangère et une autre. Oui, il y a eu en Ukraine comme ailleurs – par exemple en Russie ou en Pologne – un antisémitisme de voisinage où l’on a été heureux de se débarrasser de son voisin lorsque c’était possible, mais réduire le nationalisme à sa composante antisémite est faux et dangereux. Il est encore plus dangereux d’y voir, comme le fait le pouvoir russe et ceux qui adhérent à ses arguments, l’essence mauvaise d’un peuple irréductiblement « bandériste », donc nazi.

Vladimir Poutine n’a pas pu s’empêcher de mentionner l’Ukraine dans son discours au Musée Juif, comme si la guerre d’aujourd’hui était une suite logique de la Deuxième guerre mondiale. « L’Histoire a montré dans quel terrible abîme la prétention à la suprématie mondiale peut conduire l’humanité; et quelles tragédies peuvent entraîner les tentatives visant à faire pression sur des États souverains ou le non-respect de leurs droits. Nous savons tous à quel point sont dangereuses les attitudes du deux poids deux mesures ainsi que l’indifférence aux autres. Prenez, par exemple, la tragédie que vit actuellement le sud-est de l’Ukraine, où les populations pacifiques de Donetsk, de Lougansk et d’autres villes sont assaillies depuis des mois, et cela de sang-froid. »

Quelle est cette Russie qui fait la leçon devant une assemblée de survivants et de représentants de la communauté juive ? C’est celle qui peine à intégrer l’Holocauste dans ses manuels d’histoire. C’est celle où des députés du Parlement peuvent tenir des discours antisémites sans être inquiétés. C’est celle qui n’a jamais eu le courage de s’interroger sur les facettes sombres de la guerre côté soviétique : la collaboration, la désertion, les violences commises par les soldats de l’Armée Rouge.

Il est certainement plus facile d’adhérer au discours grandiloquent de cette Russie-là que de se plonger dans les nuances de gris et les discussions expertes de l’histoire ukrainienne.

Pourtant, le débat et la complexité sont du côté de la vie ; la simplicité des interprétations, les feuilles blanches et lisses du côté de la mort.

La mort, issue terrible d’une idéologie simple. Exactement celle que nous rappelle Auschwitz.

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