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Billet de blog 5 sept. 2013

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Russie: le temps des super-héros. Episode 2. Alexei "Django" Navalny

L’homme qui brigue aujourd’hui la mairie de Moscou a des chaines aux pieds.Le candidat aux municipales qui se dérouleront dimanche prochain, Alexei Navalny, a en effet été condamné à cinq ans de prison ferme il y a quelques semaines seulement, au terme d’un procès pour crimes économiques, probablement fabriqué de toutes pièces.

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L’homme qui brigue aujourd’hui la mairie de Moscou a des chaines aux pieds.

Le candidat aux municipales qui se dérouleront dimanche prochain, Alexei Navalny, a en effet été condamné à cinq ans de prison ferme il y a quelques semaines seulement, au terme d’un procès pour crimes économiques, probablement fabriqué de toutes pièces.

Le lendemain du verdict, la cour a décidé, dans un tour de passe-passe procédural, de faire sortir l’accusé de prison pour qu’il puisse mener à terme sa campagne électorale. Un peu comme une dernière cigarette avant que les portes de la prison ne se referment sur lui.

On a beaucoup discuté des raisons de ce revirement, y voyant tantôt une ruse du pouvoir pour faire croire à sa bonne volonté pour cette élection, tantôt un énorme cafouillage dans la chaine des donneurs d’ordre. En tout cas, l’impact de la condamnation suivie de libération de « Django » Navalny ira bien au-delà de l’élection municipale.

Le jour de sa condamnation, Alexei Navalny s’est transformé en icône de l’opposition politique au pouvoir poutinien. Le jour où l’on l’a fait sortir pour un temps limité, il est devenu celui qui n’a rien à perdre.

« Changer la Russie. Commencer par Moscou » est le slogan de sa campagne active, offensive, mobilisatrice. Le « blogueur » de jadis qui est un orateur hors pair a galvanisé les jeunes internautes et réussi à les faire sortir dans la rue pour militer devant les « cubes électoraux » et diffuser tracts et journaux du candidat. Une bonne partie des intellectuels opposés au pouvoir ont aussi rejoint Navalny, mettant consciemment de côté les prises de position nationalistes et le caractère autoritaire du personnage.

Et pourtant, Navalny ne gagnera pas cette élection. Peu importe, car son objectif est ailleurs : construire son capital politique pour la suite, car c’est la fonction présidentielle qu’il vise dans les années à venir. Celui qui franchira la porte d’entrée de la prison dans quelques jours ou quelques semaines – si le pouvoir ne se ravise pas - ne sera plus un obscur blogueur contestataire, mais une personnalité politique de premier plan.

Dans un livre paru il y a deux ans et portant sur un autre personnage de la vie politique russe, Edouard Limonov, Emmanuel Carrère décrivait celui-ci сomme un reflet de Vladimir Poutine : même éducation, même culte de la force et de la virilité, même caractère. Pendant quelques mois, en France, on n’a plus parlé que de Limonov, voyant dans le vieux loup le principal opposant au pouvoir poutinien. Les mouvements de protestation publique qui ont secoué les grandes villes russes l’année même où Carrère sortait son roman ont balayé la figure de Limonov, à la traîne des mouvements d’opposition, grincheux et toujours aussi marginal.

L’alter ego de Poutine, son double inversé est aujourd’hui Alexei Navalny.

A son arrivée au pouvoir, Vladimir Poutine apparaissait comme un politicien droit, jeune et énergique, comparé à son vieillissant et alcoolique prédécesseur. Implacable logique de l'âge et de l'usure: Boris Eltsine avait aussi, à son époque, symbolisé la jeunesse et le renouveau. Au fil des années, l’homme Poutine a montré de manière de plus en plus saillante ses failles, raideurs et complexes. Depuis quelques années, il devient la risée des commentateurs indépendants à chaque fois qu’il veut exhiber sa virilité aventurière : Poutine en train de pêcher des amphores au fond de la mer, de mettre un GPS au cou d’un tigre blanc, de faire voler de jeunes grues, de conduire une moissonneuse.

De plus en plus, les frustrations sexuelles du Président transparaissent dans ses discours et dans ses actes : l’homme aime à s’exhiber torse nu, embrasse des petits garçons inconnus sur le ventre, menace de buter les terroristes tchétchènes dans les chiottes, propose à un journaliste de le circoncire de manière radicale et félicite pour ses prouesses sexuelles Moshe Katsav accusé de viols. Invité à inaugurer un tableau interactif dans une salle de classe il y a quelques jours, Poutine y dessine le postérieur d’un chat, provoquant une vague de commentaires irrévérencieux.

Ces détails n’ont rien d’anecdotique. Raide et complexé, le Président est à l’image de son pays : noyé dans l’obscurantisme des lois homophobes, cédant à la tentation raciste, crispé sur la rente pétrolière qui vient se déposer dans les poches des fonctionnaires corrompus, bombant un torse factice.

Face à un Poutine solitaire qui vide les rues de Saint-Pétersbourg pour y marcher pendant un quart d’heure, Navalny multiplie les bains de foule, serre les mains et discute.

Aux blagues douteuses de l’un viennent répondre les formules percutantes de l’autre.

A un Poutine séparé de sa femme et cachant soigneusement ses deux filles, Navalny oppose l’image d’une famille modèle et moderne, sourires, jeans et baskets.

Alors que l’ancien colonel du KGB masque ses rides et cache ses malaises, Navalny se montre en bon géant tout simple, avec la mâchoire carrée et le cheveu blond des chevaliers des contes russes.

Alexei Navalny n’a rien d’un militant pétri d’idéaux démocratiques. Il est un combattant avant tout, inventif dans le choix des armes, obstiné dans sa traque de la corruption, préparé à la prison. Lui aussi ressemble à son pays, dur et attachant, horizon infini des possibles pour les plus entreprenants et enfer pour les plus faibles.

C’est Navalny lui-même qui a soufflé à ses amis la mise en musique de sa condamnation et de sa libération. Ce clip sera à ajouter à sa panoplie de super-héros.

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