La mesure de toute chose

Dans une tribune que nous avions fait paraître avec deux collègues dans Le Monde du vendredi 7 mars, nous disions que le mouvement protestataire ukrainien s’était dès le début « appuyé sur la référence à des valeurs démocratiques européennes telles que la liberté d'expression, la participation citoyenne, le refus de la corruption. »« Est-il vraiment possible d'écrire une telle chose sans rire ? », s’était exclamé un commentateur, supposant un néfaste angélisme à la limite de la débilité mentale. 

Dans une tribune que nous avions fait paraître avec deux collègues dans Le Monde du vendredi 7 mars, nous disions que le mouvement protestataire ukrainien s’était dès le début « appuyé sur la référence à des valeurs démocratiques européennes telles que la liberté d'expression, la participation citoyenne, le refus de la corruption. »

« Est-il vraiment possible d'écrire une telle chose sans rire ? », s’était exclamé un commentateur, supposant un néfaste angélisme à la limite de la débilité mentale. 

Je ne suis pas à un commentaire dédaigneux près. Les lecteurs de ce blog se laissent d’ailleurs souvent une entière liberté pour se défouler autour de mes textes. Des superlatifs jusqu’à la nausée, des grands concepts comme des coups de hache. Les échanges verbaux y dégénèrent souvent en boucherie dont aucune idée ne peut sortir vivante.

Allons, ce n’est pas un reproche. Le même type de débats, à peine plus feutrés, anime actuellement la communauté de mes collègues. Il est de bon ton d’afficher un certain cynisme lucide, décodant la crise ukrainienne comme un jeu d’échecs entre grandes puissances dont les populations seraient les pions. Car enfin, il en a toujours été et il en sera toujours ainsi, le macro pèse sur le micro et mieux vaut s’adonner à la chasse aux stratégies internationales qui est un jeu intellectuel passionnant.

Je l’admets.

Et nous autres qui allons sur le terrain serions des naïfs à bloc-notes, le cœur gros comme ça, interrogeant candidement les « gentils manifestants » sans voir les « méchants manifestants », mais surtout sans voir les fils qui animent leurs marionnettes. Et sans remarquer que nous serions à notre tour animés par des forces que nous ignorons.

Eh ! Tu ne vois pas ce qui est vraiment important,  me lancent les commentateurs. Ou pire : ta main n’écrit pas d’elle-même, tes pensées te sont dictées.

Oui, il y a bien un fil qui anime ma main. Qui soutient d’ailleurs ma démarche de chercheur en général.

J’ai été formée à l’analyse des phénomènes sociaux complexes et à la mise en perspective historique et géopolitique, je suis capable de mettre de côté mes opinions personnelles pour peser les pour et les contre, et de me faire l’avocat du diable au besoin, ce qui amuse beaucoup mes étudiants. Je peux facilement écrire dix pages sur rien qui auront l’air d’un raisonnement solide ; je peux d’ailleurs écrire à peu près n’importe quoi, c’est la formation Sciences Po qui est comme savoir faire du vélo, indélébile.

Pourtant, plus je gagne en habileté experte, plus je réalise que l’humain, dans sa destinée singulière, est pour moi la mesure de toute chose.

Mes arrière-grands-parents, mes grands-oncles et tantes avaient plongé la tête la première dans la Révolution bolchévique, admettant le sacrifice de leur propre vie au nom d’un grand projet commun.

Comme je les comprends, mais comme je suis loin d’eux.

Comme j’aurais voulu préserver chacun de ces membres de ma famille : celui qui a été exécuté dans les purges de l’Armée Rouge de 1937, en restant fidèle au Parti ; celle qui a dû renier son mari condamné ; celle qui a dormi habillée pendant des années en attendant son arrestation ; celle qui a purgé une peine de plusieurs années dans les prisons soviétiques ; celle qui est passée par les camps de concentration allemands et qui a miraculeusement survécu ; celui qui a eu trop peur pour sa peau ; ceux qui ont péri dans l’Holocauste ; ceux qui y ont échappé pour être victimes de l’antisémitisme toute leur vie. Et leurs enfants, mes parents, cette génération soviétique qui a absorbé de toutes ses pores des décennies de violence.

L’histoire de ma famille est très ordinaire ; elle est celle de beaucoup de Russes d’aujourd’hui, et d’ailleurs de beaucoup d’Ukrainiens. Cette histoire est le fil invisible qui guide chacun d’entre nous aujourd’hui, l’homme Poutine compris, mais en nous faisant prendre des chemins contraires.

Pour certains d’entre nous, la vie humaine n’est qu’une unité comptable. Pour le commandement de l’armée russe actuelle, tout comme pour l’armée soviétique, le soldat n’est que cela : de la matière humaine que l’on peut dépenser ou économiser comme on compte les munitions. Des soldats ainsi sacrifiés, j’en évoque beaucoup dans mon livre.

Pour d’autres, très nombreux, le seul moyen de faire face, c’est de rejeter tout ce qui relève de la politique, de se mettre le plus loin possible de l’Etat pour éviter de se retrouver sous ses semelles. Ne plus voter, ou voter comme on vous dit. Ne plus croire personne ou éteindre l'esprit critique pour minimiser les risques. Tel a été le choix de l’immense majorité des citoyens post soviétiques.

Pour un certain nombre, à l’inverse, l’important est de dire les griefs, quitte à ne pas accuser les bonnes personnes, quitte à trouver des forces maléfiques et des boucs émissaires. Les nationalistes ukrainiens sont de ceux-là.

Pour certains, la solution est de s’enrichir, profiter, voir ailleurs pour oublier, ou plutôt pour éviter de se souvenir. On en voit tellement aujourd'hui, de ces hommes et femmes portant comme un étendard leurs vêtements de marque, s'étalant autant que possible sur les plages les plus chères, dans les hôtels les plus luxueux. Dehors, dehors, souvenirs d'enfance où le chewing-gum était de la décadence occidentale,  où le grand-père vous bassinait avec la guerre et l'école avec le petit Lénine.

Si je suis devenue chercheur, c’est aussi pour regarder à leur place et recenser dans les moindres détails ce qui a été brisé, ce qui continue à l’être et ce qui naît et grandit sur ces ruines.

J’ai le malheur de faire un cours d’histoire de l’Union soviétique à des étudiants originaires de la zone. A la fin de certaines séances, je les vois rester les yeux baissés, comme pour une minute de silence ; pauvres jeunes gens, dont beaucoup ne sont pas prêts à ce que je leur inflige.

Quand les Ukrainiens nous parlent de valeurs européennes, ce n’est que cela : ne plus vivre sous la botte d’un Etat cannibale ; redonner un poids à la vie humaine ; sortir d’une peur transmise de génération en génération. Parler sans craindre, grandir sans être écrasé, oser l'espérance d'une justice.

Bien sûr qu’ils se tromperont encore et seront déçus. Bien sûr que des corrompus émergeront parmi les champions de lutte contre la corruption. Mais doit-on ignorer leur message ?

« Est-il vraiment possible d'écrire une telle chose sans rire ? »

Si ce n’est pas possible, alors nous avons un sacré problème en Europe, plus grave que la crise économique ou la crise de la représentation politique. Si la vie humaine n’est pas le dernier bastion, alors nous avons tout perdu.

Mais même dans ce cas-là, je continuerai à fouiller au plus près des destins singuliers, parce que je suis convaincue que c’est le plus important. Parce que je le dois à mes enfants. 

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