Le coeur politique des mères

Il y a quatorze ans, je franchissais pour la première fois la porte du Comité des mères de soldats de Moscou. Nous étions en 2000 et la Russie était en plein boom économique.

Il y a quatorze ans, je franchissais pour la première fois la porte du Comité des mères de soldats de Moscou. Nous étions en 2000 et la Russie était en plein boom économique. Moscou se gonflait de grosses voitures et de restaurants clinquants, les talons aiguilles des jeunes beautés rallongeaient, les entrepreneurs prenaient de l’embonpoint, des centres commerciaux ouvraient partout comme éclatent des grains de popcorn dans une poele chauffée à blanc.

Au fond d’une ruelle en plein centre de Moscou, dans un immeuble anonyme un peu décati, au bout d’un couloir sombre, dans deux pièces meublées de bric et de broc, travaillait alors l’une des plus puissantes et des plus anciennes organisations non gouvernementales russes, le Comité des mères de soldats.

On passait la porte et c’était un autre univers.

Odeur de vieux manteaux fatigués, de terre et de cuisine, visages crispés par l’angoisse, mains rougies et crevassées, silhouettes déformées par de longues années d’un travail harrassant : les mères, des dizaines de mères chaque jour, venues chercher de tout le pays de l’aide pour leur fils soldat maltraité par l’armée russe.

Tenues de camouflage noircies par la crasse ou pantalons de jogging distendus, têtes rasées, visages parsemés de furoncles, peur permanente au fond des yeux, immense fatigue : les soldats, ceux qui avaient réussi à s’échapper de leur caserne pour venir au Comité.

En face, des femmes modestes d’un âge moyen, des « Madame-tout-le-monde » qu’on ne reconnaitrait pas dans la rue. Des femmes habillées avec l’élégance de celles qui n’ont pas les moyens mais qui ne renoncent pas pour si peu, certaines trop maquillées, d’autres parties de la maison sans même un coup de brosse sur les cheveux, des femmes blagueuses et fatiguées, retenues et extraverties : pareilles à celles qui venaient solliciter leur aide, la peur dans le regard en moins.

Il était difficile de croire que c’était ces femmes-là qui tenaient tête, avec succès,à l’institution militaire russe, avec pour objectif de protéger des conscrits battus par les officiers ou par leurs camarades, malades et privés de soins, séparés de leurs proches en détresse, envoyés au combat sans préparation, jugés pour désertion, disparus sans laisser de traces, et je pourrais continuer cette terrible liste. De trois à six mille personnes s’adressaient au Comité moscovite chaque année pour demander de l’aide, s’entassant dans le petit couloir sombre ou envoyant une demande écrite. Les Mères de soldats n’ont jamais calculé le nombre de vies qu’elles ont sauvé, mais je pense qu’une suite royale leur est réservée depuis longtemps au paradis.

Vingt-cinq ans après la création du Comité, les Mères de soldats sont toujours là, au fond du même couloir, bataillant contre le même dragon à mille têtes, l’armée russe. Tout au long de ces années, elles ont accumulé un arsenal impressionnant d’expertise, de relations, de savoir-faire qui donne à leur action une efficacité redoutable. Elles échouent cependant, année après année, à faire valoir leur principale revendication qui est de faire advenir une armée régie par le droit et le respect, une armée où un soldat n’aurait pas besoin de sa mère ou d’un comité de mères pour le défendre.

Dans ce combat, les Mères de soldats se sont souvent retrouvées guerrières solitaires. Des femmes exceptionnelles qui, entre deux éclats de fou rire, affrontaient des situations qui glaceraient le sang de chacun d’entre nous.

J’ai passé beaucoup de temps auprès des Mères de soldats. Elles ont été une source d’enseignements et d’inspiration, elles ont été ma société russe. Sociologue, je me suis immergée dans le travail du Comité pour comprendre ce qui tenait ces femmes dans leur action et ce qui se passait entre elles et les mères qui venaient solliciter leur aide. A côté de la sociologue, il y a toujours eu une autre moi qui aimait se cacher dans un recoin du Comité, une tasse de thé fumant à la main, et regarder ces femmes avec admiration et affection, rire avec elles et pleurer quand elles ne pleuraient pas, J'aimais être mise à contribution, apporter un modeste soutien aux mamans de soldats désemparées attendant leur tour dans le couloir, j'aimais chercher pendant des heures les solutions forcément trouvables à des problèmes insolubles. Au Comité, je me suis sentie utile, j’ai été choyée et traitée en fille et en complice.

De cette longue et irresistible immersion est pourtant sortie une thèse de doctorat, puis en 2013 un livre, Le coeur politique des mères, aux Editions de l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Ce livre emmène le lecteur au Comité des mères de soldats mais aussi au-delà, pour comprendre comment un tel mouvement a pu émerger, agir et durer dans une société russe dont on affirme souvent la passivité. J’ai choisi de placer au centre du livre les lettres écrites par des hommes et des femmes (mais surtout des femmes) ordinaires de la Russie toute entière, s’adressant au Comité avec une demande d’aide. Dans ces requêtes se dessine un portrait du citoyen russe aux prises avec l’Etat que l’on suit dans son cheminement vers la protestation et l’action collective.

Aujourd’hui, des mouvements protestataires plus récents éclipsent auprès des médias les Mères de soldats. Tant mieux ; cela veut dire qu’il y a moins de cas spectaculaires de jeunes gens morts, mutilés, maltraités. Pourtant, vous dirais-je avec toute la subjectivité de l’auteur engagé, en regardant les Mères de soldats, on voit la société russe toute entière.

 

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Je m'excuse de cette autopromotion qui s'est immiscée dans le blog et je serai heureuse de répondre (une fois n’est pas coutume) à toutes vos remarques et questions.

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