L’Ukraine de nos cartes mentales

Nous tous exilés à l’est de l’Europe, journalistes, diplomates, chercheurs, entrepreneurs, étudiants, baroudeurs, adorons échanger ces anecdotes de passages en France où l’on nous regarde comme si nous revenions de la planète Mars.

Nous tous exilés à l’est de l’Europe, journalistes, diplomates, chercheurs, entrepreneurs, étudiants, baroudeurs, adorons échanger ces anecdotes de passages en France où l’on nous regarde comme si nous revenions de la planète Mars. Il y a toujours une grand-mère pour demander comment on vit en Union soviétique, un oncle qui se demande si dans ces pays-là on a la télé et si les ours errent vraiment dans les rues, un voisin qui s’est renseigné et vous tient la jambe avec un discours vodka – chapka – troïka.

Si l’on s’installe à Moscou ou Saint-Pétersbourg, la malédiction du cliché soviétique pèse un peu moins. Oui, on se prend toujours en pleine figure Poutine, Place Rouge et caviar, mais les informations circulent et les représentations sont plus nuancées. A l’inverse, ceux qui vivent et travaillent à la périphérie de l’empire soviétique prennent vite conscience qu’aux yeux de leurs proches en France, ils sont dans un no man’s land, une tâche impressionniste au bout du monde. Nous aimons nous moquer de l'ignorance des Américains sur l'Europe, mais notre connaissance de nos voisins n'est pas forcément meilleure. Même parmi les rares érudits qui sauraient aujourd’hui situer sur une carte la Moldavie et la Biélorussie, l’Ukraine et l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan et l’Estonie, bien peu seraient capables de décrire sommairement chacun de ces pays.

Je vogue, moi aussi, à bord de cette galère. Ce n’est que grâce à mes collègues et amis éparpillés aux quatre coins de l’ex-empire que j’arrive parfois à sentir la vitalité, la complexité et l’humanité de ces plages grisées des cartes mentales européennes. Je traîne également un handicap de taille : celui d’être née en Russie - pire encore, à Moscou, - et d’avoir consacré mes premières recherches à la société russe. C’est ainsi que j’ai demandé un jour à un collègue canadien, spécialiste de la société ukrainienne, « mais pourquoi diable t’intéresses-tu à l’Ukraine ? ». Il m’avait regardée avec étonnement et répondu : « Parce que c’est un pays intéressant ». Il m’a fallu quelques années pour comprendre que mon regard sur l’Ukraine était alors celui des Russes, ou plus précisément celui de l’Empire.

Vu de Russie, les anciennes républiques soviétiques ne sont que périphérie. Quand un Russe regarde au sud et à l’est (Asie Centrale, Caucase), il voit des sauvages qui devraient remercier la nation russe de les avoir alphabétisés un jour et de les accueillir encore aujourd’hui en tant que travailleurs migrants pour accomplir de basses besognes. Quand il regarde au nord-ouest (pays baltes), il voit des nazillons obtus qu’il a bien fait de laisser partir. Quand il regarde à l’ouest (Ukraine, Biélorussie, Moldavie), il voit le petit frangin cul-terreux, le slave "bien de chez nous" qui s’est fait une frange de punk et s’affiche comme moderne et différent.

Le regard politique russe sur ses voisins, aujourd’hui comme hier, est condescendant. Il ne part pas d’une volonté amicale, mais d’un désir de contrôler et de dominer dans tous les domaines : politique, économique, culturel. La Russie n’a aucune politique culturelle ou linguistique vis-à-vis des pays de l’ex-URSS, mais elle garde la conviction que la langue et la culture russes y jouent toujours un rôle central, car il s’agit d’une haute langue et d’une haute culture. A la différence des langues et cultures nationales, cela va sans dire. Cette posture est celle du pouvoir – exprimée dans les médias officiels - mais aussi celle d'un certain nombre de personnalités opposées au pouvoir et d'une bonne partie de la population.

C’est ainsi que Zakhar Prilepine, écrivain connu que l’on sait proche de l’extrême-droite russe, qualifie le désir européen de l’Ukraine de douces rêveries enfantines qui un jour seront déçues et la feront revenir à la Russie telle une traînée rentrant chez ses parents. « Comme ce serait agréable de voir revenir l’Ukraine dans un an ou dans trois ans, trempée, pieds nus, désemparée, stérile, ayant perdu la tête après tout ce qui lui est arrivé... », écrit-il, convaincu que la place de l’Ukraine est aux côtés de la Russie. « Cette Russie avec ses dents et ses sabots de cheval, son hennissement et ses ronflements, elle sera toujours à ses côtés. C’est dommage, c’est désagréable, mais il n’y a rien à y faire. » C’est ainsi également que l’écrivain et spécialiste de la littérature russe Dmitri Bykov, libéral parmi les libéraux, voit dans les protestations de la société ukrainienne contre son pouvoir une « dégradation qui a une odeur criminelle » et décrit le pays comme une « société divisée, incapable de faire un choix idéologique et politique définitif ». Il n’y a pas un flux de commentaires russophones d’articles sur l’Ukraine qui ne déborde de qualificatifs de « bandes de nazis » et de « ploucs mangeurs de lard ».

La Russie ne connaît rien à l’Ukraine et la comprend d’autant moins qu’elle est convaincue de bien la connaître. Elle a cependant réussi à utiliser l’ignorance du reste du monde sur ce pays pour justifier sa mainmise sur l’Ukraine. Après tout, hausse-t-on les épaules à l’ouest, peut-être sont-ils vraiment des pays frères. Au nom de quoi irait-on semer la zizanie dans les affaires intérieures d’une famille ?

Les événements actuels sont une chance de mieux comprendre ce voisin mal connu que l’on a vu toquer à la porte de l’Union européenne. La petite fenêtre d’intérêt médiatique se refermera bientôt ; c’est aujourd’hui que des correspondants, experts et chercheurs sont sur place pour suivre les événements mais aussi expliquer en quoi cette contestation ne porte pas tant sur l’association avec l’Union européenne que sur le modèle de société que l’Ukraine doit choisir. Il est en effet important de comprendre en quoi les évènements actuels ne se résument pas à une opposition pro-russes/pro-européens ; de prendre conscience que la langue n’explique pas tout et que l’histoire compte au-delà de ce qu’on pourrait imaginer.

Je ne suis pas aujourd’hui en Ukraine et je laisse ceux qui sont sur le Maïdan en parler mieux que moi. Pour ma part, j’essaierai de raconter mon Ukraine, celle à laquelle je ne connaissais rien il y a encore quelques années.

A suivre...

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