Présidentielle russe: l’interminable instant

Voilà plusieurs jours que la Russie est en apesanteur.Le moment de flottement lorsqu’on sait qu’on tombe, mais qu’on n’a pas encore touché le sol. L’interminable seconde avant le premier cri d’un nouveau-né. L’ébahissement devant l’injure.

Voilà plusieurs jours que la Russie est en apesanteur.

Le moment de flottement lorsqu’on sait qu’on tombe, mais qu’on n’a pas encore touché le sol. L’interminable seconde avant le premier cri d’un nouveau-né. L’ébahissement devant l’injure.

La prévisible victoire de Vladimir Poutine aux élections présidentielles a pourtant été une surprise et un choc pour beaucoup de ceux qui pensaient que quelque chose avait profondément changé dans la vie politique russe. Que ces élections ne pouvaient pas se dérouler comme les précédentes, que la mobilisation des grandes villes contre le pouvoir en place devait porter ses fruits, que les gens auraient dû voter différemment, que le pouvoir aurait dû réagir différemment…

Et pourtant, voici la victoire de Poutine entérinée et les opposants priés de replier leurs banderoles et de rentrer gentiment chez eux. Les envoyés spéciaux étrangers sont repartis, les conclusions des observateurs électoraux seront empilées dans les placards. Le jeu est terminé, les gars, vous avez perdu, soyez bons joueurs.

Le jeu est-il vraiment terminé? Telle est la question qu’au plus profond de lui-même se pose chacun des Russes qui sont sortis dans la rue contre Poutine. Même si certains enthousiastes ont baptisé ces mouvements de protestation « la Révolution des neiges », personne ne veut vraiment une révolution. La révolution, c’est au contraire un mot - repoussoir, un vécu pas franchement réjouissant du XXème siècle.

La révolution, c’est remettre en question ce qui a été si durement gagné ces vingt dernières années : une vie modeste, mais supportable pour certains ; une petite ou grande fortune pour d’autres ; un espoir qu’on arrivera, par la force de son travail, à nourrir, éduquer et soigner ses enfants. Un travail à peu près stable, un statut social à peu près acceptable, des vacances tous les ans, un frigo rempli, la chambre du petit refaite. Ces petits riens qui n’ont pas de prix quand on sait que la vie et courte et qu’elle est encore plus courte en Russie où l’espérance de vie est parmi les plus faibles en Europe : moins de 70 ans.

A l’étranger, certains auraient pourtant aimé voir la Russie rejoindre l’embrasement révolutionnaire des pays arabes. D’autres auraient souhaité voir émerger un leader, avec derrière lui un parti, un programme, des revendications et des masses qui suivent. Du solide, du structuré, du lisible.

A la place, nous avons un interminable instant de silence.

Des manifestations, oui, des publications, bien sûr, mais tous disent le même vide : il faut qu’on imagine la suite, il faut arriver à s’organiser, il faut trouver des propositions positives, il faut inventer un moyen d’agir.

Et une grande angoisse : et si on n’y arrivait pas ?

« La Russie est en apesanteur », disais-je au début de ce billet. Bien sûr que c’est faux. Pendant qu’une partie du pays cherche un nouvel air du temps et une inspiration salvatrice, la plus grande partie continue sa vie de tout les jours dans laquelle le combat politique n’avait jamais fait irruption.

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