Ukrainien et russe, deux langues, deux pays ?

Le cliché le plus tenace sur l’Ukraine divise ce pays en deux : un ouest ukrainophone et tourné vers l’Occident et un est russophone et russophile. Un schéma facile qui semble donner une clef de lecture universelle des aspirations et des conflits. Une guerre froide en miniature, à l’échelle d’un pays.

Il est aussi attirant et faux que tous les grands paradigmes civilisationnels ; il a aussi ce petit goût d’essentialisme qui inscrit dans la nature ce qui a été façonné par l’histoire.

Si l’Ukraine est effectivement traversée de clivages dont certains ont une dimension linguistique, on ne peut les réduire à la langue et encore moins à une frontière symbolique entre un Est et un Ouest.

L’ukrainien est, depuis l’indépendance, la seule langue officielle de l’Ukraine, même si une loi de 2013 élargit l’usage officiel des autres langues et surtout du russe. La langue ukrainienne est cependant toujours celle qui est la plus visible dans l’espace public, surtout pour le nouvel arrivant : l’affichage public, les panneaux publicitaires, les annonces dans le métro sont quasi exclusivement en ukrainien, même si la communication orale se fait souvent en russe. Beaucoup d’étrangers arrivant à Kiev tombent dans le piège : puisqu’on leur annonce une ville assez russophone et un pays bilingue, l’écrasante majorité décide d’étudier le russe – jugé plus universel - plutôt que l’ukrainien. Et réalise dès les premières semaines d’un apprentissage ardu que le russe ne leur sera d’aucune utilité pour se repérer dans la rue ou lire les panneaux d’affichage. L’avenue Krasnozvezdnaya qu’indiquera leur carte de la ville en russe portera en réalité le nom de Tchervonozoryana et la station de métro Ploschad Nezavisimosti aura pour vrai nom Maïdan Nezalejnosti.

En effet, contrairement à ce que l’on pense souvent en Russie, l’ukrainien est différent du russe. Ces deux langues slaves, écrites en caractères cyrilliques, proches phonétiquement et lexicalement, donnent à première vue l’impression d’être deux variantes régionales d’une même langue. Les russophones arrivant en Ukraine sont le plus souvent convaincus de pouvoir tout comprendre d’emblée et maîtriser le « dialecte local » en quelques semaines. Certes, la compréhension du sens global vient assez vite, mais ne va pas bien loin. J’ai entendu des linguistes comparer la distance lexicale et grammaticale entre le russe et l’ukrainien à celle séparant le français de l’espagnol.

Ce qui est certain, c’est qu’on ne parle pas ukrainien sans l’avoir appris et on ne comprend pas l’Ukraine sans comprendre l’ukrainien, car l’immense majorité de sa production culturelle, intellectuelle et artistique est aujourd’hui ukrainophone. Si je ne devais donner que quelques exemples, sur la nouvelle scène musicale, le groupe ukrainophone Dakhabrakha, récemment présent aux Transmusicales de Rennes, réinterprète d’une manière époustouflante le folklore traditionnel des Carpates.

ДахаБраха - Ой За Лісочком © Aleksandr Bobrovsky

Dans le milieu de l’édition, la maison Ababagalamaga publie des livres pour enfants en ukrainien d’une grande beauté, aussi bien visuelle que textuelle. Malheureux ce russophone qui ne pourra jamais lire à son enfant la formidable version ukrainienne du conte traditionnel russe "Le navet", malheureux celui qui n'achètera pas à son petit la "Reine des Neiges" en ukrainien, illustrée par Vladislav Yerko.

 

Si les journaux en langue russe sont nombreux, ce sont les médias ukrainophones qui affichent la plus grande vitalité et volonté d'innovation. Dans le domaine des sciences humaines et sociales, les universités les plus ouvertes vers l'extérieur sont démonstrativement ukrainophones, comme l'Académie Kiev-Mohyla.

L’Ukraine est aujourd’hui un pays bilingue et non une juxtaposition de deux moitiés monolingues. L’ensemble des Ukrainiens comprennent le russe et l’ukrainien; un quart environ combinent l’utilisation des deux dans leur vie quotidienne, les autres ont une langue de préférence. L’usage dicte de s’exprimer dans la langue de son choix, mais il est considéré comme anormal et offensant de ne pas comprendre la langue que parle l’autre. Les frictions linguistiques quotidiennes naissent de la rupture de ce pacte implicite : lorsque dans un restaurant un client à qui l’on a amené un menu en ukrainien en demande un autre en russe ; lorsqu’un vendeur dans un magasin fait semblant de ne pas comprendre ce qu’on lui dit parce qu’on n’utilise pas sa langue. Il m’est arrivé, dans mes premiers mois en Ukraine, de constater l’agacement des vendeurs du marché à qui je demandais de me répéter en russe ce qu’ils venaient de dire en ukrainien. Cependant, ces conflits sont rares et le bilinguisme passif est une règle globalement acceptée. Un bon exemple en est l’émission politique télévisée à grande écoute Shuster Live, animée par le journaliste russophone Savik Shuster, de nationalité canadienne, d'origine lituanienne et de carrière télévisuelle en partie moscovite. Comprenant parfaitement l'ukrainien, mais ne le parlant pas en public, Shuster interroge ses invités en russe et ces derniers lui répondent dans la langue de leur choix. L'émission n'est pas pour autant à la solde de la Russie ou des intérêts russophones.

La télévision est d'une manière plus générale un bon indicateur de ce bilinguisme pratique: les ukrainophones râlent parfois en disant qu'on y entend trop de russe, les russophones se plaignent de la domination de l'ukrainien, mais globalement les téléspectateurs attachent peu d'importance à la langue de leurs émissions préférées.

Qu'en est-il de ce fameux clivage Est-Ouest?

Oui, l'ouest du pays concentre plus d'ukrainophones et l'est plus de russophones, ceci pour des raisons historiques. L'Ukraine occidentale a en effet été annexée à l'Union soviétique plus tardivement et l'Ukraine de l'Est vidée d'une partie de sa population ukrainophone par les répressions staliniennes. Cependant, le clivage est aujourd'hui plus démographique que régional.

La jeunesse, éduquée en ukrainien à l’école et à l’université, est aujourd’hui de plus en plus ukrainophone, y compris dans des familles initialement russophones. Il ne pose aucun problème aux jeunes ukrainiens d’aujourd’hui de passer d’une langue à une autre, selon le contexte et l’interlocuteur. A l'est comme à l'ouest, parler branché, c'est parler ukrainien. Les personnes plus âgées restent en revanche plus attachées à la langue qui a dominé au cours de leur vie. Ceux qui auront beaucoup bougé d’une république à l’autre à l’époque soviétique seront plutôt russophones, attachés à cette langue universelle de communication du pays des Soviets.

La campagne parlera plus ukrainien, partout dans le pays, alors que la ville aura tendance à être plus russophone, à l’exception des villes les plus occidentales du pays. Là aussi, la complexité de l’histoire ukrainienne imprime sa marque. Ainsi, à l’ouest du pays, la ville de Ternopyl, considérée comme l’un des berceaux du nationalisme ukrainien, est massivement ukrainophone, alors que Tchernivtsi, à 170 km plus au sud, est historiquement multilingue – on y parlait roumain, russe, yiddish, allemand, ukrainien - et aujourd’hui plutôt russophone. Marquée par des successions de pouvoirs et de langues officielles, historiquement multilingue, l’Ukraine ne peut être résumée à un schéma linguistique binaire.

La langue est aussi un choix politique plus qu’une marque d’origine.

L’opposante Ioulia Timochenko aujourd’hui en prison et dont l’Union Européenne réclame la libération, s’exprime exclusivement en ukrainien comme si elle ne connaissait aucune autre langue ; elle est pourtant initialement russophone, originaire de Dnipropetrovsk à l’est du pays. L’ukrainien est pour elle une langue apprise sur le tard dont elle a fait son étendard politique.

Etre russophone ne vous place pas automatiquement du côté « pro-russe » ; nombreux sont aujourd’hui les hommes politiques et personnages publics russophones du côté de l’opposition. Cependant, la méconnaissance de l’ukrainien peut être un stigmate sur la scène politique. Le président russophone Ianoukovitch s’efforce depuis son élection de parler ukrainien dans ses apparitions publiques, mais chacune de ses fautes de langue fait de lui la risée du pays tout entier. Beaucoup d’hommes politiques de tous bords, m’a confié mon professeur d’ukrainien, prennent des cours particuliers pour apprendre correctement la langue officielle de leur pays.

Parler ukrainien, c’est porter volontairement ou malgré soi un certain message politique : celui d’une distanciation vis-à-vis du passé soviétique et d’une volonté de destin autonome, libre de toute allégeance impériale. Il ne faut pas se tromper sur les aspirations euro-intégratrices de l’Ukraine : ce pays est avant tout farouchement attaché à son indépendance.

Refuser de parler ukrainien, c’est aussi afficher un certain message politique. Non pas celui d’une union avec la Russie, mais celui du refus d’un pays replié sur soi et sur son appartenance ethnique. Il ne m’est jamais arrivé de rencontrer un russophone qui souhaitait l’intégration de l’Ukraine dans la Fédération de Russie. Refuser l’ukrainien, c’est cependant vouloir réintégrer l’histoire soviétique dans celle de l’Ukraine et en apprécier les apports positifs ; c’est déplorer la folklorisation de l’identité et la réduction d’une formidable diversité culturelle à une seule référence rurale ukrainienne avec ses moustaches cosaques et ses couronnes de fleurs vissées sur la tête.

Accepter d’utiliser les deux langues, comme le fait la grande la majorité des ukrainiens, c’est laisser une porte ouverte, c’est vivre aux côtés de ses voisins, proches et différents, dans un espace public partagé.

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