Figures de la campagne présidentielle russe. Episode 3: L'ingénue d'Ivanovo

"Нашистка" Света из Иваново © denisbudkov
« Je m’appelle Svetlana, je viens d’Ivanovo. Russie Unie [le parti du pouvoir – N.d.A.] a fait beaucoup de succès. Ils ont redressé l’économie, nous avons commencé à plus mieux nous habiller. Il n’y avait pas ce qu’il y a maintenant. Ce sont de très grands succès. »

La jeune fille interrogée par le journaliste est presque une enfant. Elle est concentrée, prend un air sérieux, esquisse une moue d’intense réflexion. Les mots sortent de sa bouche difficilement, avec des tournures lexicales et des formes grammaticales approximatives.

« - Ils ont très bien fait dans l’agriculture.

- Qu’est-ce qu’ils ont fait exactement dans l’agriculture ?

- Euh… Il y a plus de terres… euh… je ne sais pas comment le dire…on a commencé à planter plus de terres. Voilà, des légumes, du seigle, tout ça… Quoi dire d’autre. Comme nous avons un pays multinational, nous avons beaucoup de gens qui nous aident, des autres villes.

- C’est aussi un succès de Russie Unie ?

- Oui-i-i, un grand succès. Un très bon succès même… »

Sveta cherche des idées, se fait souffler des thèmes par quelqu’un en dehors de l’écran.

« - La médecine… à Ivanovo nous avons maintenant une très bonne médecine. Dans les villes on trouve facilement du travail. Il n’y a aucun problème de logement. On aide très bien les gens. »

Sveta d’Ivanovo est membre d’une organisation de jeunes pro-poutinienne, les « Nachi » [les Nôtres]. Le journaliste l’interroge à la fin d’un meeting où, armés de tambours, des adolescents comme elle, amenés en cars depuis leurs villes jusqu’à la capitale, ont scandé leur soutien à Vladimir Poutine. Mise en ligne, la vidéo de l’interview est visionnée par un million et demi de personnes etfait de Sveta la risée d’Internet.

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Sa phrase maîtresse, « nous avons commencé à plus mieux nous habiller », a fait le tour du pays, jusqu’à devenir l’un des slogans ironiques des manifestants opposés au pouvoir poutinien. Un rire cruel et puéril des jeunes gens appartenant à la même génération, mais plus fortunés, plus instruits, plus sûrs de leurs capacités et de leur avenir. Un rire qui marque bien le gouffre entre les mouvements d’opposition portés par des Russes éduqués et souvent aisés et le soutien au pouvoir affiché par les catégories les plus fragiles.

« Il n’y a aucun problème de logement », affirme avec conviction Sveta dans l’interview.

Sveta dans sa chambre de foyer d'étudiants

La voici dans son foyer d’étudiants, dans une chambre de quatre personnes sommairement équipée et passablement délabrée. Ivanovo, ancien fleuron de l’industrie russe, notamment du textile, survit tant bien que mal depuis la chute de l’Union Soviétique. La mère de Sveta est la tisserande la mieux payée de son usine; elle touche moins de 200 euros par mois et considère avoir eu de la chance, car moins de sept cents personnes ont gardé leur place dans cette usine qui en employait autrefois près de six mille. Cependant, pour rien au monde elle ne voudrait voir sa fille travailler à l’atelier, alors tant mieux si Sveta milite dans un mouvement pro-poutinien, peut-être se fera-t-elle remarquer et pourra faire carrière.

Ce sont des jeunes gens tels que Sveta que les mouvements de jeunesse pro-poutinienne recrutent comme militants : socialement vulnérables, désœuvrés, nés dans la misère des premières années post soviétiques, devenus adultes dans une Russie poutinienne un peu moins pauvre, mais sans avenir radieux. Des jeunes gens quelquefois à la dérive, délinquants, voire violents. Les « Nachi » sont impliqués dans plusieurs affaires d’agression : ils seraient associés aux violences xénophobes visant les ressortissants du Caucase et d’Asie Centrale ; on les dit coupables de coups et tentatives de meurtre sur des journalistes. Des « Putinjugend », entend-on parfois dans les médias d’opposition.

Mais trop peu de voix s’élèvent pour faire remarquer que si des enfants comme Sveta sont manipulés par le pouvoir, s’ils sont prêts à suivre le premier venu qui leur mettra entre les mains un tambour et un slogan, la faute en incombe sans doute aux adultes qui n’ont pas su les préserver de la dérive. Qui n’ont pas su préserver de la dérive le pays tout entier.

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