Imaginez-vous Ukrainien.

Imaginez-vous Ukrainien.

Imaginez votre vie tout à fait ordinaire dans un pays traversé depuis des générations de crises profondes, si fréquentes que vous avez pris l’habitude de faire avec. Car, crise ou pas, vous avez une vie à vivre.

Imaginez votre magnifique pays avec ses montagnes, ses forêts, ses vergers, avec une mer chaude et un climat équilibré, avec surtout cette terre parmi les plus fertiles d’Europe : tu plantes un bâton et il fleurit une semaine plus tard, vous disait votre grand-mère.

Il est facile d’être fier de son pays quand on est Ukrainien. Il est facile aussi d’en être douloureusement fier, ressentant dans sa chair les violences et les offenses subies par les siens au cours des siècles derniers.  Les changements constants de frontières, annexions, invasions, occupations qui ont balancé les populations d’un pouvoir à un autre, d’une langue à une autre ; les millions de paysans intentionnellement affamés jusqu’à la mort par le pouvoir soviétique ; le moment insoutenablement ambigu de la deuxième guerre mondiale où il fallait choisir entre deux maux et pour certains entre deux monstres ; la catastrophe de Tchernobyl à quelques dizaines de kilomètres de la capitale ukrainienne et les mensonges d’un pouvoir dont la priorité n’était pas de protéger ses habitants ; l’effondrement économique des années 1990 qui a précipité des pans entiers de la population dans la misère et a fait s’enrichir quelques autres ; le renouveau raté après la Révolution orange de 2004 dont les leaders adulés ne se sont pas révélés meilleurs que leurs prédécesseurs.

Quand on est Ukrainien avec cette histoire sur les épaules, on est fier avant tout d’avoir survécu. Parfois, violemment fier, cherchant des ennemis responsables du malheur de son pays. Les nationalistes de l’extrême droite ukrainienne sont de ceux-là, fouillant obsessionnellement le passé pour chercher les responsables, hostiles à l’égard d’un voisin russe dont ils n’attendent que du mal. Il faut dire que ce voisin fait tout pour les conforter dans leur hostilité. Ce nationalisme-là n’a pas grand chose à voir avec les enjeux du présent ; il se fiche de la mondialisation ou de l’immigration : il est surtout malade du passé de son pays. 

Pour les Ukrainiens grandis à l’est du pays, l’histoire soviétique est leur histoire dont ils connaissent les moments douloureux, d’autant que la répression stalinienne a été particulièrement violente à l’est, mais qu’ils ne sont pas prêts à rejeter totalement. La Russie est un voisin et un cousin qui n’a pas uniquement un visage cauchemardesque. Il est difficile alors de faire son choix. 

Mais que vous soyez de l’ouest ou de l’est, quand vous êtes Ukrainien, vous n’avez aucune confiance dans la politique. Les élections, les instances du pouvoir, les clivages partisans sont des choses qui vous sont complètement extérieures, parce qu’elles l’ont toujours été pour vous, vos parents et vos grands-parents. En France, c’est pareil, me répondrez-vous ? Pas tout à fait. En France, on déplore les maladies de la vie politique, supposant par là qu’il pourrait y avoir en théorie un système politique qui fonctionne bien. Pour un Ukrainien – mais c’est vrai aussi pour les Russes – la politique ne peut être au service de la population ; les meilleurs pouvoirs sont juste ceux qui font le moins de mal et ne s’immiscent pas trop dans la vie des citoyens.

Car, je le redis, vous avez une vie à vivre, un travail à faire, une maison à construire, des enfants à élever et à éduquer, des proches à soigner, et des moments de joie à aménager. Plus que tout, vous souhaitez  qu’on vous laisse vivre votre vie et qu’aucune nouvelle folie du pouvoir politique ne vienne la perturber.

Vous avez voyagé, souvent dans toute l'Europe. Et si vous n’avez pas voyagé, la télévision est là pour vous glisser à l’oreille que la vie peut être différente ailleurs. Vous voyez dans les films des policiers qui viennent en aide aux personnes tout à fait ordinaires et les comparez aux flics qui vous extorquent de l’argent tous les kilomètres sur la route. Votre enfant regarde une série télé où une étudiante s’exclame : « j’ai réussi ! j’ai mon diplôme ! » et vous pensez aux enveloppes gonflées de billets que vous devez constamment glisser aux responsables de sa fac. On refuse à votre vieille mère des soins parce que vous ne pouvez pas les payer. Vous devez graisser toutes les pattes pour ouvrir votre petite entreprise. On vous fait comprendre qu’il y a des choses à ne pas écrire quand vous êtes journaliste. Vous connaissez les tarifs des pots de vin pour devenir député. Vous voyez les villes se remplir de Lexus, de Porsche, de BMW rutilantes et vous voyez surtout les têtes et les yeux des hommes et femmes qui en sortent. Le climat général devient étouffant ; votre vie quotidienne, de plus en plus entravée par les fils de la corruption et le cynisme ambiant, devient insoutenable.

Un jour, le vase déborde. Ce n’est pas par hasard que ce jour-là est celui où le président refuse de signer l’association avec l’Union européenne. Cette signature n’aurait sans doute rien changé à votre vie quotidienne, mais le refus est là pour vous dire : non, nous ne ferons rien pour que notre vie ressemble plus à celle de nos voisins européens.

Ce jour-là, ceux qui ont compris le message sortent sur le Maïdan. Le lendemain, ils seront rejoints par tous ceux qui n’attendaient que ce moment pour exprimer leur immense ras-le-bol.

Si les travailleurs saisonniers et les intellos, les libéraux et les ultranationalistes, les entrepreneurs et les fonctionnaires se rejoignent et cohabitent sur la place Maïdan, c’est autour d’un message simple - nous avons un beau pays que nous aimons et que nous représentons - et une revendication : le pouvoir actuel a poussé trop loin le bouchon, il doit partir.

Partir comment ? Remplacé par qui ? Avec quel projet ? Le Maïdan n’a pas la réponse et ne peut pas en avoir, tant la méfiance à l’égard de la politique est générale. Le Maïdan laisse un certain nombre d’acteurs le représenter, mais du bout des lèvres, huant facilement aujourd’hui celui qu’il a délégué hier.

Imaginez que vous êtes Ukrainien, installé depuis des semaines dans la cité des manifestants au centre de Kiev, vivant sous la tente ou venant régulièrement en renfort. Vous aurez partagé des repas de fortune, suivi des meetings des nuits entières, chanté, monté la garde, répondu aux questions des journalistes. Vous êtes de plus en plus convaincu de représenter le peuple ukrainien ; vous êtes de plus en plus sûr de votre message : changer le pouvoir. La masse que vous représentez, la durée de votre action protestataire devrait vous donner le droit d’être entendu.

Et pourtant, en face, c’est silence radio.

La dimension la plus étonnante et la moins analysée de cette protestation ukrainienne est l’incroyable silence du pouvoir qui est resté plus de deux mois à faire mine que rien de spécial ne se passait à Kiev, ou en tout cas rien qui devrait l’inciter à réagir. L’idée d’une volonté populaire ou d’un problème social exprimé par la manifestation, l’idée d’une remise en question et d’une négociation nécessaire ont à peine effleuré le président Yanoukovitch.

Le Maïdan a attendu, patiemment et pacifiquement. En face, le pouvoir attendait que les manifestants se lassent et abandonnent, car après tout c’est l’hiver, tout le monde devrait avoir envie de rentrer à la maison ou de reprendre le travail.

Au lieu de cela, la colère et l’impatience sont montées. Ces dernières semaines, on a vu le Maïdan se militariser progressivement : d’abord quelques groupuscules d’hommes qui marchaient en rang, puis un regroupement en divisions dont une division féminine, puis des uniformes et un équipement de combat basique qui sont arrivés. L’intendant du camp Maïdan s’est peu à peu transformé en commandant des forces armées, essayant de retenir la violence montante et la canaliser dans des entrainements. Officiellement, l’armée populaire du Maïdan était une armée de défense ; elle l’est restée autant que c’était possible.

Mais si vous êtes un jeune Ukrainien qui dort sous la tente depuis des mois et attend le grand jour, il y a un moment où vous avez envie que le pouvoir vous remarque et comprenne enfin que vous êtes en train de dire quelque chose. Alors vous prenez votre arme de fortune et vous y allez.

Des bandes armées infiltrées de néonazis ? Allons. De jeunes et moins jeunes gens de tous bords, ultra-nationalistes compris, laissant éclater leur hargne après des mois de retenue. Et derrière, des Monsieur-et-Madame Tout le Monde, plus âgés, moins préparés, soutenant autant que possible les combattants. Jamais depuis l’époque soviétique une action populaire n’a été réprimée par la violence en Ukraine. Le Maïdan est pétrifié par la stupeur et la colère.

Si vous êtes un Ukrainien ordinaire, vous avez envie de reprendre votre vie de tous les jours, mais comment le faire désormais ? 

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