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Billet de blog 22 janv. 2014

Ukraine. Le village qui ne voulait pas prendre les armes

Il y a quelques semaines, de jeunes Ukrainiennes sont allées offrir des fleurs aux soldats des unités spéciales qui gardaient les quartiers du pouvoir à Kiev. Le message était clair: ne faites pas usage de violence contre les manifestants opposés au régime en place. Les soldats de la division spéciale "Berkut" se sont déridés, les jeunes filles les embrassaient sur les joues

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Il y a quelques semaines, de jeunes Ukrainiennes sont allées offrir des fleurs aux soldats des unités spéciales qui gardaient les quartiers du pouvoir à Kiev. Le message était clair: ne faites pas usage de violence contre les manifestants opposés au régime en place. Les soldats de la division spéciale "Berkut" se sont déridés, les jeunes filles les embrassaient sur les joues sous les flashes des photographes, on avait l'impression que les forces armées étaient à deux doigts de fraterniser avec les manifestants du Maïdan. Ce dimanche encore, on se préparait à Kiev à envoyer les enfants offrir des peluches aux policiers. Quelques jours et plusieurs morts plus tard, la violence a tout emporté. Des deux côtés, le sang versé entraîne l'affrontement de plus en plus loin.

 Kiev aujourd’hui présente un tableau assez surréaliste. Sur le Maïdan, place centrale de la ville, une cité protestataire pacifique qui prie, pleure, scande et crie. Des jeunes et des vieux, des hommes et des femmes, des ouvriers et des célébrités. A trois cents mètres de là, la guerre: des manifestants plus jeunes et plus radicaux, fatigués de deux mois de protestation sans action, passés à l’attaque contre les forces de l’ordre. Tout autour, une vie presque ordinaire. Presque; le pays tout entier retient son souffle d’angoisse. 

En Ukraine, la protestation a eu pendant deux mois une odeur de feu de bois et de soupe au lard. Aujourd’hui, elle sent le métal, le sang et le gaz lacrymogène.

Dès le début du mouvement protestataire contre la décision du président Yanoukovitch de tourner le dos à l’Europe pour se rapprocher de la Russie, les Ukrainiens ont fait ce qu’ils font depuis des années: ils ont manifesté, puis installé des tentes sur la place centrale de Kiev pour ancrer matériellement leur mouvement et montrer qu’ils comptaient bien rester là.

Drapeaux européens, jeunes étudiants joyeux, pancartes tournées vers la caméra parce qu’on s’adressait à l’Europe: nous sommes comme vous, nous sommes vous. 

Le pouvoir est resté un moment silencieux, feignant l’indifférence. 

Il a fini par dégainer le premier, chassant violemment, au milieu de la nuit, les manifestants qui dormaient sur place, blessant et frappant ces jeunes qui étaient pour la plupart étudiants.

Immense émotion chez les Ukrainiens: ils ont tabassé nos enfants qui n’avaient rien fait de mal.

Dès le lendemain, les Ukrainiens indignés ont commencé à arriver de plus en plus nombreux sur le Maïdan en provenance de tout le pays. Cette fois-ci, il ne s’agissait plus d’Europe, mais du destin d’une Ukraine corrompue et entravée voulue par le président en place.  On installait de grandes tentes militaires, de plus en plus nombreuses, on montait des barricades. Une petite cité a commencé à s’organiser au milieu de la capitale. Une tente par ville, des tentes de permanence des députés d’opposition, des tentes de prière, des tentes d’état-major, de sécurité et de gestion logistique.

A certains moments, des centaines de milliers de personnes affluaient sur le Maïdan pour clamer leur raz-le-bol du pouvoir en place et chanter ensemble. Tous les jours à minuit, la foule chantait l’hymne national, sans fatigue ni ironie.

Dans des moments de creux où les manifestants retournaient à leur vie ordinaire, la place était occupée par la petite cité révolutionnaire en constante ébullition, avec des permanents qui dormaient sous les tentes, se réchauffaient autour des braséros et tenaient la garde. Ainsi, la flamme protestataire ne s’éteignait jamais sur ce qu’on appelle affectueusement « l’île de la liberté ».

Les permanents étaient souvent des gars de la campagne, ou des ouvriers du bâtiments en saison creuse, arrivés en équipe pour soutenir la contestation. 

Le Maïdan n’était pas du camping, mais un campement, plus Seigneur des Anneaux que Décathlon.

En arrivant sur la place, on entendait deux choses : les discours en provenance de la scène centrale et le son régulier de haches débitant des rondins de bois pour le chauffage. On a beaucoup travaillé le bois sur le Maïdan. Les protestataires ont fabriqué avec une certaine jubilation des tables, des chaises et des clôtures en planches, refusant la facilité du plastique. On a aussi beaucoup cuisiné et nourri, distribuant gratuitement à tout un chacun des soupes épaisses et odorantes, des gobelets de thé brûlant, des tranches de pain avec du lard. 

Cheminées fumantes, poignées de main amicales, entraide et don de soi, énergie politique contagieuse: le Maïdan était un lieu magique où l’on venait se ressourcer. Il a eu aussi la capacité de concilier les inconciliables: les libéraux, les nationalistes, les religieux, les militaires, les politiques et les apolitiques, mettant de côté des différences qui paraissaient mineures face au raz-le-bol général de l’état du pays. Dans cette communauté protestataire, les leaders politiques avaient une place modeste, soutenus par certains, mais jamais acclamés par la foule toute entière. Les héros du Maïdan étaient autres: chanteurs, organisateurs, bénévoles, militants.

De jour en jour, le Maïdan qui prenait ses aises avait de plus en plus une allure de camp d’irréductibles gaulois résistant encore et toujours à l’envahisseur. Encore et toujours, encore et toujours, avec conviction mais sans issue visible.

Une fois de plus, c’est le pouvoir qui a tiré la première cartouche. Le 16 janvier, la majorité présidentielle du parlement ukrainien a voté à la va-vite et en violation des procédures une série de lois répressives qui tiraient un trait sur la liberté d’expression et de manifestation.

Le 19 janvier, la foule se réunissait à nouveau, stupéfaite, devant la scène centrale du Maïdan. On attendait les têtes de l’opposition, non pas pour les entendre délivrer la bonne parole, mais pour savoir s’ils avaient quelque chose à opposer à ce coup de massue législatif.

Les trois leaders de l’opposition ont parlé, chacun son tour, et il est devenu clair qu’ils étaient eux aussi dépassés, sans projet ni plan de bataille.

A ma gauche dans la foule, une grand-mère priait, mon Dieu sauvez-nous tous, sauvez l’Ukraine, faites qu’il n’y ait pas de violence.

A ma droite, un groupe de jeunes garçons, blousons noirs, bonnets et cagoules, trépignait et scandait: « Agir! Agir! » 

Mais aucune incitation à l’action n’est venue de la scène.

Ce sont ceux-là, je pense, qui n’ont pas tenu le coup et sont allés attaquer la police le soir même, laissant sortir la hargne accumulée en deux mois de manifestations ordonnées, organisées et pacifiques. 

La violence est allée crescendo, concentrée sur une place à proximité des lieux de pouvoir. Les manifestants radicaux n’ont pas cherché à prendre l’administration présidentielle, mais à casser du flic, dans une violence aveugle et désespérée.

Au moment où j’écris ces lignes, cinq morts ont été officiellement annoncées, tous de jeunes hommes passés du feu de bois au feu des canons. 

Ce sang versé a changé radicalement le visage du Maïdan. Le campement est toujours là, plus rempli que jamais ; à l’heure où j’écris ces lignes, une immense manifestation pacifique est réunie sur la place, autour de la scène centrale, à quelques pas du champ de bataille apocalyptique. La période d’enchantement est cependant terminée. Le Maïdan n’est plus un lieu où la protestation est une fête, il n’est plus le beau village de tous les possibles, mais un camp de guerre. 

Ne les laissons pas seuls.

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