L'autre Ukraine

Nous l’avons négligée. Cette autre Ukraine qui n’est pas montée sur les barricades, qui n’a pas suivi l’élan protestataire, les commentateurs cherchent à la réduire aujourd’hui à  la question d’une hypothétique sécession d’une partie de l’Ukraine orientale.

Nous l’avons négligée. Cette autre Ukraine qui n’est pas montée sur les barricades, qui n’a pas suivi l’élan protestataire, les commentateurs cherchent à la réduire aujourd’hui à  la question d’une hypothétique sécession d’une partie de l’Ukraine orientale.

Pourtant, il est aussi inacceptable de dire que les Ukrainiens hostiles au Maïdan sont tous pro-russes que de dire que les manifestants du Maïdan sont tous néonazis.

Terriblement négligés dans la présentation du conflit, les Ukrainiens « d’en face » ont souvent été réduits à des figures caricaturales : les « titushkis », hooligans armés par le pouvoir ; les « Berkut », forces spéciales sanguinaires ;  les manifestants anti-maïdan enrôlés contre la promesse d’une rémunération.

Ainsi, l’Internet ukrainien a suivi avec intérêt les mésaventures de "Topaze", jeune homme enrôlé dans le camp des Anti-Maïdan à Kiev. Topaze - surnom  sous lequel il s’est lui-même présenté - est devenu une célébrité suite à une vidéo postée sur YouTube par un journaliste proche du pouvoir, interviewant Topaze avec enthousiasme et qui s’est pourtant fait tabasser par les jeunes gens obéissant à ses ordres. Quelques jours plus tard, les opposants filmaient le même Topaze, capturé et pitoyable, balbutiant des explications approximatives, accompagné d’une jeune femme saoule et agressive. La conclusion suintait du reportage : un pauvre type, un ridicule, un manipulé.  Ce jeune homme dont on ne sait toujours pas grand-chose est à ce jour la seule incarnation des « titushkis », quasi-systématiquement présentés comme une masse indéfinie et grise, ignorante et violente.

Les Berkut, corps armé anti-émeute qui était le principal adversaire militaire des révolutionnaires et à qui on attribue de la plupart des morts du Maïdan, est devenu pour les manifestants l’incarnation du mal absolu. Ces hommes en noir dont les visages sont dissimulés par les casques provoquent désormais une révulsion quasi-automatique des manifestants. Si au début du mouvement protestataire, les uns et les autres – mais surtout des femmes – ont à plusieurs reprises essayé de parler aux Berkut, en leur offrant des fleurs et des sandwichs, l’ambiance est différente depuis les affrontements armés. Les Berkut, accusés d’avoir tiré sur le peuple au lieu de le protéger de la violence, ont été officiellement dissous aujourd’hui par le ministre de l’intérieur par intérim.

La focalisation sur les titushkis et les Berkut a laissé pendant longtemps dans l’ombre le cas de citoyens ukrainiens ordinaires réticents face aux revendications du Maïdan. Les gros plans des photographes couvrant les manifestations anti-Maïdan se concentrent le plus souvent sur les plus laids, les plus abîmés par l’alcool, les plus simples d’apparence. Il est vrai que les mouvements opposés au Maïdan ont un profil social plus modeste que le Maïdan qui a réuni une grande partie de l’élite intellectuelle du pays ; il est vrai que les contre-manifestations orchestrées à Kiev par le pouvoir n’ont jamais attiré des foules ; il est vrai que certains des contre-manifestants ne semblaient pas vraiment comprendre pourquoi ils étaient venus là. Cependant, les observateurs en ont vite tiré la conclusion que l’opposition aux revendications du Maïdan se résumait à ces gens désoeuvrés, niant par là même la possibilité d’un désaccord légitime.

J'ai eu l'occasion d'évoquer le même phénomène en Russie, il y a quelques mois de cela.

Maintenant que la révolution s’est étendue aux régions, la question se repose avec beaucoup plus d’acuité. Une manifestante anti-Maïdan à Kharkiv, à l’est du pays, écrit ainsi au sujet d’un rassemblement d’il y a quelques jours autour de la statue de Lénine, suivi par un affrontement :  

 

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« Ce n’est pas vraiment pour Lénine. Mais ce monument est un point de non retour. Quand on l’aura cassé ou abîmé, j’aurai honte. Ensuite on enlèvera le monument au Soldat soviétique, on renommera les stations de métro et les rues, puisque ce sont des restes de régime totalitaire. Chacun de nous aura honte. De ne pas avoir su défendre sa ville, ses valeurs, sa culture et son histoire. (...) Les « protestataires » sont convaincus que nous sommes des titushkis. (...) On entend « Pour une Ukraine libre ». Libre de qui ? Des radicaux ? Des extrêmistes ? Pas du tout. De ceux qui ont des opinions différentes. De vous et moi. De la majorité des habitants de cette ville. Ou plus précisément de notre opinion. C’est une démocratie très unilatérale. »

Séparatiste ? La jeune femme continue :

« J’ai entendu aujourd’hui des slogans « L’Ukraine aux ukrainiens ». C’est un bon slogan. Nous sommes aussi une partie de l’Ukraine. Si nous ne montrons pas notre point de vue aujourd’hui et que nous ne le défendons pas, nous serons tout simplement effacés du tableau. (...) Eh, les « Révolutionnaires » , la « Rada populaire », ou c’est quoi encore votre nom à la mode. Entendez quelqu’un d’autre que vous-mêmes ! Eh-oh ! Nous sommes aussi les habitants de cette ville et les citoyens de ce pays. Nous avons une opinion. Si vous parlez de démocratie, d’égalité des droits, du pouvoir du peuple etc. Organisons un vote municipal. Et si nous gagnons, ce sera notre Lénine. Et il restera en place. Au moins pour épargner nos vétérans. Contrairement à beaucoup de radicaux, nous les respectons. »

Nombreux sont ceux qui, comme cette jeune femme, souhaitent la prise en compte d’une pluralité de positions, sans pour autant se déclarer pro-russes ou sécessionnistes.

Une prise de conscience de ce discours dissident apparaît petit à petit en Ukraine, notamment du côté des plus lettrés. Ainsi, un groupe d’intellectuels de Lviv, grande ville de l’ouest du pays, écrit dans une lettre ouverte :

« Des milliers d’Ukrainiens de l’est et du sud de l’Ukraine sont désorientés et ne comprennent pas ce qui se passe, puisqu’ils n’entendent que la propagande de Moscou. Nous avons une chance de construire une nouvelle Ukraine, honnête et juste, et de conserver son intégrité territoriale. Mais nous ne devons pas imposer aux habitants de Donetsk ou de Crimée le mode de vie de la Galicie. Sur le Maïdan, Ukrainiens, Russes, Polonais, Biélorusses, Arméniens, Juifs, Géorgiens, Tatares et autres étaient côte à côte.

Tous étaient réunis par un amour pour l’Ukraine et une haine pour la tyrannie. Ils les ont payées au prix fort : celui de leur propre sang.

Nous devons respecter les besoins culturels et linguistiques des habitants de l’est et du sud, afin qu’ils ne se sentent pas étrangers en Ukraine. Nous devons montrer une Ukraine nouvelle qui ne séparera pas artificiellement ses citoyens en différentes catégories. »

A la veille du Maïdan, l’Ukraine n’était pas tant divisée que multiple. Comme j’ai eu l’occasion de le dire, le clivage est plus complexe qu’une division Est-Ouest, qu’il s’agisse de l’origine, de la langue, de l’économie ou de l’idéologie. L’âge, le statut social, le niveau d’éducation, le milieu urbain ou rural seront des déterminants essentiels de la pratique linguistique et des prises de position politique, au-delà du clivage régional. Aucune frontière ne sépare l’est de l’ouest, les familles sont très souvent mélangées, tout comme les langues et les sentiments d’appartenance.

D’après une étude du Centre Razumkov en 2008, l’ukrainien est la langue natale de 44% de la population ; 26% de la population considère que sa langue maternelle est le russe, 29% déclarent deux langues maternelles. Cependant, d’après la même étude, 95% des citoyens de l’Ukraine maîtrisent le russe et 91% l’ukrainien : derrière le clivage linguistique de façade, le bilinguisme est une réalité dans le pays. Même en Crimée, plus de la moitié de la population déclare parler ukrainien, parfaitement ou avec des difficultés mineures.

Une étude conduite par le même centre en 2012 montre que près de 80% des Ukrainiens sont opposés à l’idée d’une scission de l’Ukraine, que ce soit sous forme d’annexion d’une partie du pays par un autre Etat ou d’indépendance des régions Est et Sud.

Si la société ukrainienne connaît des désaccords régionaux en matière linguistique ou politique, aucune tendance de fond ne montre d’oppositions inconciliables ou de dynamiques sécessionnistes majeures.

La Crimée fait figure d’exception dans ce tableau général. Cette région annexée à l’Ukraine seulement en 1954 est le siège permanent d’une base navale de l’armée russe, en même temps qu’un lieu de villégiature pour les citoyens de la Fédération de Russie. La région est également traversée de conflits internes entre la population en majorité russe et un important groupe autochtone de Tatars de Crimée, déportés en masse par Staline à la fin de la deuxième guerre mondiale, puis retournés sur leurs terres après la chute de l’URSS, sans qu’une place leur soit faite par les nouveaux occupants des lieux. La question de la Crimée se pose différemment du reste de l’Ukraine. Elle risque cependant d’ébranler l’évolution politique du pays tout entier.

En effet, un clivage se construit rapidement en cas de besoin politique ; c’est une compétence que tous les politiciens possèdent. La pluralité qui fait ajourd’hui la richesse de l’Ukraine peut être transformée en opposition en quelques gestes habiles. Les Russes comme les Ukrainiens, mais aussi chacun de nous peuvent devenir, parfois à leur insu, ces petites mains qui détruiront la diversité et le consensus.

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