Lost in translation. Les élections présidentielles françaises vues d’ex-URSS

« Bonjour, ma question est la suivante : le désaveu de Sarkozy est-il lié au fait qu’il ait des origines étrangères ? » Je suis invitée à commenter les résultats du premier tour des présidentielles françaises sur Radio Era, la France Inter ukrainienne. On est en prime time et, pendant près d’une heure, les questions des auditeurs fusent, nous laissant à peine, avec le présentateur, le temps d’en placer une.

« Bonjour, ma question est la suivante : le désaveu de Sarkozy est-il lié au fait qu’il ait des origines étrangères ? » Je suis invitée à commenter les résultats du premier tour des présidentielles françaises sur Radio Era, la France Inter ukrainienne. On est en prime time et, pendant près d’une heure, les questions des auditeurs fusent, nous laissant à peine, avec le présentateur, le temps d’en placer une.

En allant au studio, nous nous sommes demandés tous les deux s’il allait y avoir des appels sur un sujet aussi éloigné des préoccupations quotidiennes des Ukrainiens. Erreur : les auditeurs sont informés, intéressés, concernés. Ils connaissent les noms, ils suivent les résultats. La lecture qu’ils font de notre élection est cependant très particulière, un miroir déformant qui grossit les vilains boutons que nous n’aimons pas voir sur la figure de Marianne.

La question, donc. L’impopularité de Sarkozy viendrait-elle de ses origines étrangères ? Je réponds du tac au tac, sûre de moi, presque par réflexe, sur la conception civique de la nation, sur les origines étrangères d’un grand nombre de Français, j’enchaîne sur Eva Joly, son accent et sa place à part entière dans la politique française. Mais plus je parle, moins je crois à ce que je dis. Suis-je en train de regarder ma France avec des lunettes roses ? La France d’aujourd’hui qui ethnicise de plus en plus ses problèmes socio-économiques pourrait bientôt devenir ce pays que l’auditeur évoque : celle où l’on va chercher des origines suspectes dans les deux générations précédentes, celle où il y aurait les vrais Français, c’est-à-dire enracinés dans leur terroir, et les autres.

Il y a quelques années, ma belle-mère, née en France de parents juifs tunisiens, devenue française avec ses parents en 1966, a dû refaire une carte d’identité perdue dans sa préfecture de province. La fonctionnaire en charge du dossier s’est acharnée sur elle, lui demandant de faire la preuve de sa nationalité. La suspicion envers l’étranger suintait de cette procédure et déteignait jusque dans l’attitude de l’employée, payée à se méfier. Depuis, j’ai une peur bleue de laisser passer la date de péremption de ma carte d’identité. Naturalisée française depuis quinze ans, je n’aurais droit à aucune indulgence.

La France du clivage ethnique, c’est celle que l’on voit lorsqu’on la regarde depuis les pays d’ex-URSS. Lorsque des émeutes éclatent dans les banlieues en 2005, mes amis russes viennent m’interroger, pleins de compassion : la France est-elle vraiment à sang et à feu ? Les maisons de mes proches ont-elles été détruites ? Les étrangers ont-ils définitivement chassé les Français ? Car c’est vrai, hochent la tête d’un air entendu ceux qui sont allés en France, Paris n’est plus ce qu’il était, dans certains coins on se croirait en Afrique, dans d’autres, n’en parlons même pas… A quoi ça rime, tous ces kébabs ? Que font-ils, tous ces jeunes étrangers ?..

J’ai changé le programme de mes cours pour expliquer aux étudiants russes l’histoire de l’immigration en France, les racines économiques du malaise des banlieues, les succès et les impasses du modèle assimilationniste.

Mais leur France rêvée est autre. Elle est celle de d’Artagnan et de ses trois mousquetaires ; celle de Coco Chanel et de la place Vendôme ; celle de Molière, de Jules Verne, de Charles Baudelaire, de Stendhal et de Zola pour la dimension sociale. La tour Eiffel, les Galeries Lafayette, les Châteaux de la Loire, le vin : la France a réussi son autopromotion touristique. En oubliant d’inclure dans la brochure le couscous, comme d’ailleurs la galette de blé noir. Vue du dehors, la France est un monolithe de francitude. Les instituts français à l’étranger ont beau vouloir casser cette image uniforme, elle reste profondément enracinée. Nous sommes leur part de rêve.

Dans cette France rêvée à l’Est, Marine Le Pen semble tout à fait à sa place, en défenseur anti globaliste d’un pays fier de son histoire et de sa spécificité. La « Pucelle d’Orléans 2.0 », comme la surnomme une revue russe pourtant très progressiste, aurait écarté d’un revers de main les pelures néonazies, pour ramener la France aux Français, réinstaller la douceur des terroirs et l’art de vivre. Horreur ? Horreur. Mais cette lecture locale du Front National n’est peut-être pas si différente de celle de nos 18% d’électeurs…

Les autres candidatures, à l’exception de celle de Nicolas Sarkozy, sont difficilement lisibles pour les Ukrainiens comme pour les Russes. Mélenchon ? Un désagréable arrière-goût des années soviétiques. Regarder le contenu de son programme n’est même pas envisageable, tant le contenant est pétri de symboles aujourd’hui discrédités dans cette zone du monde. Hollande ? Le mot « socialiste » a un peu le même effet de repoussoir, mais comme il a des chances d’être élu, on y fait un peu plus attention. Bayrou ? Le mot « centre » rassure, mais ne mène pas bien loin dans la compréhension. Joly ? Le jour béni où on n’aura plus que l’écologie comme problème, on pourra s’y intéresser...

Sarkozy ? C’est le président en place et puisque le monde ne s’est pas effondré pendant sa présidence, c’est que ça va.

(« Est-il vrai que Nicolas Sarkozy est franc-maçon ? », demande un auditeur…)

Les questions sur Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen ont été nombreuses au cours de cette émission à la radio. Aussi nombreuses ont été celles sur la politique européenne de la France et l’impact de la présidentielle sur les relations franco-ukrainiennes.

L’Union européenne, monstre bureaucratique pour bien des Français, est pour 60% d’Ukrainiens un horizon désirable, une garantie de non-retour en arrière, un mur de protection. Cette Europe austère que l’on décrit en France comme un facteur de dépendance des politiques publiques, est un gage d’indépendance pour l’Ukraine face au voisin russe qui la verrait bien retourner dans son giron. A la différence des membres fondateurs dont la flamme européenne s’étiole, l’Europe est désirée avec passion dans ce pays. Un mouvement informel, « Nous sommes européens », s’est récemment constitué via les réseaux associatifs et virtuels pour promouvoir les « valeurs européennes » en Ukraine.Etre pour l’adhésion à l’Union Européenne est progressiste et tendance; être contre est ringard et non patriotique, tant le salut ne semble pour certains passer que par l’Europe. On ajoute le préfixe « evro- » (« euro-») à tout ce qu’on veut décrire comme beau, cher, solide : le « Evro-remont » (rénovation européenne) est une rénovation d’appartement coûteuse ; les « Evro-okna » (fenêtres européennes) sont des fenêtres en PVC de qualité. Tout ce qui est cher est « evro- », des cafés aux pressings, en passant par les vêtements et l’essence.

Je crois que les auditeurs ont eu du mal à me comprendre lorsque j’ai répondu que l’Ukraine était quasiment absente de la carte mentale du monde de la société française. Si la Russie a été un peu évoquée par les candidats à la présidentielle, en ménageant le plus souvent le grand et puissant voisin, les pays comme l’Ukraine n’existent pas, vus de France : trop petits, trop slaves, trop collés à la Russie. Cette asymétrie de la curiosité m’a souvent frappée : ils cherchent à tout savoir de nous ; nous ne voulons rien savoir d’eux. Un prime time sur l’élection du président ukrainien aurait-il suscité autant de questions en France ?

Il y a quelques jours, mon cousin parisien de 13 ans, aguerri aux débats politiques et aux clivages partisans, m’a demandé si le président ukrainien actuel était de droite ou de gauche.

Un blanc dans la voiture où nous roulions ensemble. Un moment d’intraduisibilité.

Ni l’un ni l’autre, justement. Ni du centre, d’ailleurs. Le clivage politique passe ailleurs, les forces se structurent autour d’autres enjeux. Tout cela, on l’ignore trop souvent en France et on gagnerait à être un peu plus curieux, au-delà de notre indéniable curiosité touristique et gastronomique.

On gagnerait aussi à partager et faire aimer une autre France, métissée et polyphonique, camembert et tajine, thé vert et chouchen, dreadlocks et kippas, Bible et Coran. Une France faite d’arrivées et de départs… mais surtout d’arrivées.

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