Leur histoire compte-t-elle ?

Vendredi 9 janvier, devant le barrage policier cours de Vincennes, j’attendais ma fille. Elle nous avait appelés, effrayée et en larmes, après avoir entendu des coups de feu et vu de la fenêtre du collège la police et les ambulances affluer. La prise d’otages avait lieu quelques centaines de mètres plus loin, mais qu’en savait-elle et qu’en savions-nous ? Nous avions les sirènes des ambulances et l’interminable file de voitures de police et le vide glaçant du cours de Vincennes devant nos yeux.

Vendredi 9 janvier, devant le barrage policier cours de Vincennes, j’attendais ma fille. Elle nous avait appelés, effrayée et en larmes, après avoir entendu des coups de feu et vu de la fenêtre du collège la police et les ambulances affluer. La prise d’otages avait lieu quelques centaines de mètres plus loin, mais qu’en savait-elle et qu’en savions-nous ? Nous avions les sirènes des ambulances et l’interminable file de voitures de police et le vide glaçant du cours de Vincennes devant nos yeux.

Dans la foule massée devant le barrage, pour beaucoup des parents d’élèves comme moi, il y avait pas mal de visages livides et beaucoup de sourires crispés. Nos enfants ne risquaient rien, mais pour un temps, notre univers avait basculé. Nous étions propulsés avec eux dans une réalité nouvelle de menace, d’effroi et de mort.

Puis c’était fini. On a entendu des coups de feu et quelques dizaines de minutes plus tard, les enfants nous étaient restitués par une porte arrière et nous rentrions chez nous par des rues parallèles, le pas pressé, une boule dans le ventre.

Une journée plus tard, je partais en Ukraine.

A Kiev, dans les rues, rien n’indiquait que le pays était en guerre, mis à part peut-être les points de collecte de fonds pour soutenir l’armée, disséminés un peu partout, ou encore la pénombre du centre-ville où l'on avait baissé l'éclairage public pour économiser l'énergie. On buvait des vins chauds dans les cafés et les voitures traversaient à nouveau la place de l’Indépendance qui a été, un an auparavant, le théâtre d’affrontements meurtriers.

Pourtant, tout avait changé. Une amie, professeur d’ukrainien, amatrice de voyages dans les pays lointains, me disait que son filleul avait été tué au combat quelques semaines auparavant. Une autre, employée de maison, racontait que son gendre, dentiste, était en train de s’engager dans l’armée, parce qu’on avait toujours besoin de personnel médical, parce qu’il ne pouvait plus continuer comme ça. Un troisième, intellectuel renommé, s’interrogeait sur la place qui devrait être la sienne: une arme à la main ou derrière son ordinateur ? Ils me disaient tous ça d’un ton très ordinaire, autour d’une tasse de thé, dans les cafés feutrés de la ville où rien ne rappelait la guerre, et pourtant tous avaient été propulsés dans une réalité nouvelle. Une réalité de menace, d’effroi et de mort.

Immédiatement et tout au long de mon séjour, mes amis et collègues ukrainiens m’ont posé la même question : pourquoi cette solidarité internationale pour votre vingtaine de morts et une telle indifférence pour les milliers de nôtres ? J’ai essayé d’expliquer, de justifier, de pondérer, de comparer l’incomparable. J’ai parlé de célébrités et d’anonymes, de cibles terroristes et de victimes de guerre, de grands principes clairs et de conflits un peu flous.

Pourtant, je voyais bien qu’entre mes heures debout cours de Vincennes et leur long cauchemar d’une guerre qui s’installe, il y avait une similitude profonde, celle d’une vie paisible qui soudain s’arrête. D’un café qu’on ne finira pas parce qu’un obus tombe sur vous ou parce que votre enfant entend des coups de feu et qu’il a peur. D’un pays qu’on pense quitter parce qu’on ne s’y sent plus en sécurité, comme ces Juifs français qui font leurs valises, comme ces Ukrainiens de l’Est qui quittent leurs maisons. D’un monde qui n’est plus balisé, où l’on ne sait plus à quels projets d’avenir se vouer.

Je n’ai pas su leur en parler, comme je n’ai pas su vous parler de la guerre en Ukraine. Celle-ci m’avait laissée sans voix.

J’avais décrit le Maïdan et essayé de vous faire vivre la révolution ukrainienne dans les pages de ce blog. Mais quand le sang a été versé, quand l’Est s’est enflammé, puis s’est enfoncé dans la guerre, j’ai perdu la capacité d’en parler. Comme les spectateurs des attentats parisiens, pétrifiée par un univers paisible et familier qui s’écroulait. Pétrifiée également par la violence verbale accompagnant la guerre, avec des chroniqueurs français se gargarisant de dédain pour une société ukrainienne qu’ils ne connaissaient pas et qu’ils ne souhaitaient pas connaître. Avec des discours de géopolitique et de complot, de grandeur et de zone d’influence qui leur donnaient l’impression de démêler les fils et éviter les pièges.

Que pouvais-je leur opposer ? Les personnages de mes histoires ne sont, dans cette lecture démystificatrice, que des victimes du jeu des superpuissances. La femme écrivain qui, dans son village du Donbass, tourne en dérision les séparatistes et les locaux crédules et aménage son sous-sol en abri ; la journaliste qui se demande comment elle va faire son travail en zone de combat en hiver, maintenant que les villages sont à moitié détruits, qu’il fait froid et qu’elle n’a pas de manteau suffisamment chaud ; les tout jeunes militants, étudiants insouciants d’hier, qui recueillent inlassablement des témoignages d’enlèvements et de tortures, désormais habitués à ce que ce soit leur quotidien.

Des marionnettes ? Des nombres ? De la poussière sous les bottes des grandes puissances ? Des êtres trop lointains pour qu’on s’y attache ?

Leur histoire compte-t-elle ?

 

 

 

 

 

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