Les Russes veulent-ils la guerre ?

La sécession de la Crimée a été semblable à un tremblement de terre, creusant en quelques jours un fossé profond entre deux populations ayant longtemps mêlé leurs destins. Si l’annexion avait été uniquement une manigance du pouvoir poutinien, les citoyens ukrainiens et russes se seraient comme d’habitude reconnus mutuellement victimes des jeux politiques qui se font à leur détriment. Sauf que cette fois-ci, ça s’est passé autrement. 

La sécession de la Crimée a été semblable à un tremblement de terre, creusant en quelques jours un fossé profond entre deux populations ayant longtemps mêlé leurs destins. Si l’annexion avait été uniquement une manigance du pouvoir poutinien, les citoyens ukrainiens et russes se seraient comme d’habitude reconnus mutuellement victimes des jeux politiques qui se font à leur détriment. Sauf que cette fois-ci, ça s’est passé autrement. 

 

Dès que le mouvement protestataire a commencé à prendre de l’ampleur en Ukraine, l’incompréhension a grandi entre les deux populations. Les Ukrainiens considéraient qu’ils étaient en train de bâtir un pays nouveau ; les Russes n’y ont vu qu’une émeute engendrant le chaos. Les Ukrainiens se sont tournés vers l’Occident ; pour les Russes, cela revenait à tourner le dos à leur pays et à leur passé commun. Les Ukrainiens ont pleuré les combattants morts sur le Maïdan ; les Russes les ont vu comme des bandits. Les Ukrainiens ont mis en place un gouvernement provisoire ouvert à l’ensemble des forces présentes sur le Maïdan ; pour les Russes, cela revenait à laisser des néonazis prendre le pouvoir.

L’enthousiasme médiatisé des criméens à rejoindre la Russie s’est propagé et mué en un enthousiasme vif des citoyens russes. Selon le centre Levada, le rattachement de la Crimée à la Russie est approuvé aujourd’hui par 88% de Russes qui se sentent fiers de leur pays, heureux, convaincus d’avoir corrigé une  injustice historique. Pour 79% de la population, l’annexion témoigne du retour de la puissance russe, héritière de la puissance soviétique. Le pouvoir poutinien peut être guidé par une logique beaucoup plus pragmatique, économique et géopolitique. C'est tout à fait autrement que l'intervention est vue par la population. 

Les médias russes triomphants, tout comme les réseaux sociaux, ont aussi diffusé des messages belliqueux à l’intention de l’Ukraine et des Ukrainiens. Des qualificatifs sortis tout droit des manuels d’histoire soviétiques fleurissent à nouveau : fascistes, terroristes, bandes armées. On les accuse d’avoir collaboré avec les nazis de bon cœur ; de maltraiter les russophones et molester les forces de l’ordre. Si auparavant ce type de remarques était l’apanage de la frange la plus modeste de la population, aujourd’hui le discours s’est étendu aux couches éduquées et aux élites.

En 2013, entre 15 et 18% des Russes considéraient que l’Ukraine et la Russie devraient être un seul état . Quelques mois plus tard, 58% des Russes pensent que la Russie a le droit d’annexer un territoire appartenant à un autre Etat s’il est peuplé par des Russes. Ils soutiennent donc à 67% une éventuelle annexion de l’Ukraine de l’Est validée par un référendum. Laisser un pays régler ses problèmes internes est une option quasiment inexistante pour les citoyens russes.

La propagande est-elle passée par là ? Certainement. Il faut aujourd’hui être un internaute averti en Russie pour trouver un média résistant à la vision diabolisatrice du Maïdan. Le message véhiculé par la très grande majorité des médias grand public est simple : l’Ukraine, ultra-nationaliste et anti-russe, est une marionnette de l’Occident qui s’en sert pour affaiblir la Russie. Les médias ukrainiens ont longtemps essayé de diffuser leur vision de la situation. En vain : l’espace informationnel russe est resté fermé. Progressivement, surtout à partir de l’annexion de la Crimée, les Ukrainiens se sont laissés eux aussi entrainer dans la contrepropagande.

Déshumaniser l’autre en le présentant comme un monstre ou une marionette, lui refuser le droit de faire ses choix et d’avoir ses raisons, est un premier pas vers la guerre. Il est en train d’être  allégrement franchi ; il peut potentiellement être franchi des deux côtés.

Pourquoi la population russe s’est-elle laissée aussi facilement convaincre et entraîner dans un projet d’annexion d’une péninsule à laquelle elle n’est liée que par la nostalgie des vacances de luxe à la soviétique?

Si les graines de propagande ont germé, c’est qu’elles sont tombées sur un terreau fertile. 

Le sentiment « grand-russe », la fierté, la nostalgie de l’époque soviétique ne sont pas des explications, mais des attitudes à expliquer. On a déjà beaucoup écrit sur le traumatisme représenté par la chute de l’URSS : crise économique, perte de repères sociaux, dégradation de l’estime collective de soi. On a beaucoup moins parlé du traumatisme de la perte idéologique. La fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch est sans doute le livre qui en rend le mieux compte aujourd’hui lorsqu’il donne la parole aux soviétiques convaincus, fantômes d’une société qui n’existe plus.

La fin de l’idéologie soviétique a été fracassante. Nombreux étaient ceux qui pensaient d’ailleurs qu’il n’y avait plus grand-chose à casser : les années post-staliniennes avaient transformé l’idéologie soviétique en décor de théâtre en carton-pâte. Pourtant, derrière les clichés linguistiques, les parades, les discours et les drapeaux, il subsistait chez beaucoup de soviétiques un sincère attachement à un projet de société généreux, égalitaire et solidaire. Même si la plupart constataient l’échec de ce projet, beaucoup avaient dans leurs familles ou dans leur propre passé cette conviction profonde. Un évènement historique en était le symbole incontestable : la Deuxième guerre mondiale, ou plutôt la Grande Guerre Patriotique de 1941-1945, vue comme un intense moment de solidarité et de sacrifice, comme une victoire incontestable du Bien contre le Mal.

« Oui mais nous avons gagné la Guerre », répondaient beaucoup de soviétiques à toute critique du régime. Aujourd’hui encore, une lecture nuancée de la guerre est difficile en Russie ; pas étonnant que les « nazis » reviennent comme l’outil les plus efficace de la propagande anti-ukrainienne. « Bandériste », nom désignant les partisans du leader nationaliste ukrainien Bandera ayant collaboré avec les nazis contre les soviétiques, est étrangement et logiquement devenue l’insulte anti-ukrainienne principale.

L’Union soviétique s’est effondrée en emportant avec elle l’idée même d’un projet de société. La liberté de s’enrichir par tout moyen a été le seul principe moral des années 1990 et la hiérarchie sociale de la Russie postsoviétique s’est fondée sur ce seul critère d’enrichissement matériel. Les institutions de la démocratie représentative n’ont été qu’un bonus venant avec le marché et ont été rapidement perverties pour devenir un outil de ce marché.

Le désenchantement des hommes et femmes a été rapide et violent en Russie postsoviétique, la nouvelle société étant incontestablement plus ouverte, mais aucunement plus juste. Une génération de jeunes gens a grandi dans ces années 1990 sans références morales offertes par la société : la « vieille école » de leurs parents semblait dépassée et la vie en dehors des murs de l’école ne leur offrait pas d’autres repères que le culte de l’argent et de la consommation. Lorsqu’on demandait dans ces années-là aux adolescents ce qu’ils souhaitent faire dans la vie, « mafieux» était la première réponse. Ils sont les jeunes adultes russes d’aujourd’hui.

Le retour spectaculaire de la religiosité, dont j’avais parlé dans l’un de mes premiers billets, était une réaction à ce bouleversement social : passés d’une société hyperidéologique à une société sans idéologie aucune, les Russes ont cherché des valeurs autres que l’argent auxquelles ils auraient pu se raccrocher.

Le régime de Vladimir Poutine a joué et continue à jouer sur ce manque. En affichant une volonté d’ordre et de grandeur, le pouvoir a reconstruit un cadre cognitif rassurant et habituel, délimitant clairement le bien et le mal, identifiant les ennemis, traçant la frontière entre eux et nous. Eux, ce sont ces puissances étrangères qui avaient profité de l’effondrement de l’URSS pour imposer leurs normes dans les pays postsoviétiques. Le soutien populaire apporté à Poutine ne repose pas tant sur une manne économique – qui est allée dans un nombre limité de poches – que sur un sentiment de fierté et d’indépendance par rapport à l’Occident.  La journaliste farouchement pro-poutinienne Ouliana Skoibeda s’est exclamée ainsi dans les pages de Komsomolskaia Pravda  :

« Nous disions à notre fils que l’URSS était définitivement perdue. (…) La semaine dernière, en écoutant le discours du président Poutine sur la Crimée, j’ai compris que je me trompais. La bouche grande ouverte, serrant mon enfant contre moi, je disais « regarde, mon fils, regarde : tu t’en rappelleras toute ta vie."

Parce qu’entrer en conflit avec le monde entier pour défendre sa vérité et ses intérêts, c’est l’URSS.

Etre prêt à vivre dans la pauvreté (parce que les sanctions de la communauté internationale signifient la pauvreté), c’est l’URSS. Là où le peuple entier est prêt à chausser des bottes en caoutchouc, parce qu’il le faut pour sauver la Crimée, là où il est plus important de ne pas abandonner ses frères que d’avoir trente sortes de saucisson dans son frigo. Quand la Péréstroïka honteuse est enfin dépassée et que les gens n’ont même pas peur du rideau de fer. Les fonctionnaires contre qui des sanctions ont été annoncées ont pouffé de rire et beaucoup de gens simples blaguaient en proposant de les ajouter à la liste des personnes sanctionnées.

Que la Russie soit exclue du G8, c’est triste, mais c’est ainsi, dans l’isolement, que l’URSS a toujours vécu.

D’ailleurs, les gens n’étaient pas tristes. Dans les réseaux sociaux on écrivait : est-ce vrai que je vis à cette époque ? est-ce vrai que j’assiste à ce moment ?

Oui, je ne connais aucun pays qui soit comme le nôtre. Bonjour, Patrie. Comme tu m’as manqué. »

Caricaturale, Skoibeda a été immédiatement décriée par les intellectuels d’opposition en Russie. Pourtant, il est important d’entendre ce message, car il appuie sur les points douloureux des années postsoviétiques.

Si le modèle poutinien a aussi bien pris, c’est qu’aucune alternative ne venait lui faire face. Les pays occidentaux qui avaient proposé à la Russie postsoviétique de les imiter il y a vingt-cinq ans, sont eux-mêmes en mal de projet de société, se contentant le plus souvent de colmater les brèches de modèles anciens qui prennent l’eau.

La révolution ukrainienne, en cherchant explicitement à se tourner vers l’Europe, a envoyé à l’Union européenne un message confiant: nous croyons en votre projet de société. Le malaise européen à répondre à ce message montre qu’il dépasse largement l’Ukraine. Dans cette crise, nous avons vu se refléter notre propre questionnement: l’Europe aurait-elle donc un projet au-delà de ses contraintes techniques ? Ce vide dans les yeux de l’Europe a été très finement repéré par Poutine qui utilise nos propres démons : l’extrême-droite, l’antisémitisme, l’homophobie, la peur dévorante de la crise économique.

Si l’armée russe devait entrer en Ukraine, la population russe soutiendrait certainement cette guerre. Elle ne s’arrêterait pas aux pertes humaines, car le pays est grand, la valeur de la vie d’un homme est faible et la conscience d’un risque personnel est diluée. Pour les Russes ordinaires, ce ne serait pas de la conquête territoriale, mais une guerre pour un idéal : celui d’un grand pays uni capable de résister à ses ennemis extérieurs et intérieurs, y compris au prix de grands sacrifices. Ce que les Russes n’ont pas encore compris, c’est que cette guerre serait inévitablement fratricide et destructrice au-delà de ses ravages immédiats.

La guerre a d’ailleurs déjà commencé. Nous en sommes-nous rendus compte ?

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« Les russes veulent-ils la guerre ? » est un célèbre poème de Evgueni Evtouchenko écrit en 1961 et consacré à la Grande Guerre Patriotique. Il dit notamment : « Ce n’est pas seulement pour leurs pays / Que les soldats mourraient dans cette guerre-là / Mais pour que les homme de la terre entière / Puissent faire de beaux rêves. / Dans le bruissement des arbres et des affiches / Tu dors, New York, tu dors, Paris / Que tes rêves te disent / Si les Russes veulent la guerre. »

Хотят ли русские войны?

Спросите вы у тишины

над ширью пашен и полей

и у берез и тополей.

Спросите вы у тех солдат,

что под березами лежат,

и пусть вам скажут их сыны,

хотят ли русские войны.

 

Не только за свою страну

солдаты гибли в ту войну,

а чтобы люди всей земли

спокойно видеть сны могли.

Под шелест листьев и афиш

ты спишь, Нью-Йорк, ты спишь, Париж.

Пусть вам ответят ваши сны,

хотят ли русские войны.

 

Да, мы умеем воевать,

но не хотим, чтобы опять

солдаты падали в бою

на землю грустную свою.

Спросите вы у матерей,

спросите у жены моей,

и вы тогда понять должны,

хотят ли русские войны.

1961

 

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