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Billet de blog 29 août 2014

Le soldat Ivan que personne ne sauvera

L’armée russe combat sur le sol de l'Ukraine, contre l’armée ukrainienne. Ce n’est pas vraiment une nouvelle, mais il a fallu que des soldats russes meurent au combat pour que le monde s’en aperçoive et s’en émeuve récemment.Il a fallu surtout que le mouvement des Mères de soldats de Russie lance l’alerte : des soldats disparaissent, des soldats signalent leur envoi en zone de combat, des soldats reviennent blessés, puis enfin, des cercueils reviennent.

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L’armée russe combat sur le sol de l'Ukraine, contre l’armée ukrainienne. Ce n’est pas vraiment une nouvelle, mais il a fallu que des soldats russes meurent au combat pour que le monde s’en aperçoive et s’en émeuve récemment.

Il a fallu surtout que le mouvement des Mères de soldats de Russie lance l’alerte : des soldats disparaissent, des soldats signalent leur envoi en zone de combat, des soldats reviennent blessés, puis enfin, des cercueils reviennent.

Depuis vingt ans dans l’armée russe, le même scénario se répète. La Russie s’engage dans une guerre qui ne dit pas son nom. Tchétchénie des années 1990, Tchétchénie des années 2000, Géorgie en 2008. Des soldats y sont expédiés, l’air de rien, souvent sans préparation, pour une mission anodine ; ils y perdent la vie dans une indifférence quasi générale.

Fin 1994 : des conscrits russes, gamins de 18 ans effectuant leur service militaire, sont recrutés dans des garnisons aux alentours de Moscou pour participer à une opération militaire, en échange d’une promesse d’argent et de démobilisation anticipée. Ils seront les premiers à rentrer en Tchétchénie à bord de blindés. Quelques semaines plus tard, les troupes russes attaqueront Grozny ; des milliers de soldats russes trouveront la mort dans cette première offensive. La guerre n’est toujours pas déclarée – on parle de « rétablissement de l’ordre constitutionnel », les soldats n’ont pas un statut de combattants. La Russie fera la guerre pendant deux ans, alimentant sans cesse ses forces armée de jeunes conscrits sachant à peine tenir les armes. La société russe condamne la guerre, mais ne fera pas grand-chose pour ces jeunes gens. Ceux qui reviendront vivants n’auront droit à aucune réhabilitation physique et psychique et ne pourront bénéficier que des années plus tard d’un statut de vétéran. Des milliers de jeunes hommes brisés qui se reconvertiront parfois dans le secteur paramilitaire ou dans les cercles criminels et alimenteront un climat de violence et de tension palpable en Russie tout au long des années 2000.

Eté 2000. Des conscrits sont envoyés en Tchétchénie, cette fois-ci au nom d’une « opération antiterroriste ». Dans cette deuxième guerre, l’armée commence à masquer les pertes humaines, par exemple en faisant transiter les corps par des morgues civiles. Le commandement militaire fait signer des contrats d’engagement aux conscrits avant de les envoyer au combat. Parfois, ces signatures sont obtenues de force, parfois les jeunes gens acceptent de combattre, en rêvant d’une aventure qui les délivrerait du quotidien insupportable du service militaire, ou en espérant un supplément de solde bien utile à ces fils de familles modestes. En effet, l’armée russe des années 2000 et 2010, ce sont des fils de pauvres, de paysans, d’habitants de régions éloignées de la capitale. La société russe acquiesce : il faut liquider tous ces terroristes tchétchènes et si les combattants sont des volontaires, aucun problème. On verrouille les médias, en les empêchant d’accéder dans la zone d’actions armées. Les combattants russes de la deuxième guerre en Tchétchénie disparaîtront des écrans radars de la société, comme si rien n’avait jamais eu lieu.

Août 2008. L’armée russe occupe la région géorgienne d’Ossétie du Sud, au prétexte d’opérations de protection des populations russes qui y résident, et après y avoir encouragé des mouvements sécessionnistes. Officiellement, seuls les volontaires sous contrat y combattent, mais une fois de plus, le contrat d’engagement n’est qu’une feuille de papier et la préparation militaire des combattants est plus qu’incertaine. Des dizaines de cercueils reviendront en Russie et on laissera les familles pleurer leurs morts dans la plus grande solitude.

Aujourd’hui, le scénario se répète avec une effroyable précision dans la guerre russo-ukrainienne. Des soldats devant qui l’on met une feuille de papier en disant : « tu signes ou on signera pour toi », des soldats à qui l’on fait miroiter une solde mirobolante pour une toute petite mission, des soldats qu’on envoie en rase campagne pour des exercices et qui réalisent que ce ne sont pas des exercices quand leurs camarades sont tués à leurs côtés.

C’est une guerre fratricide où l’on a réussi à convaincre le soldat Ivan que le soldat Yvan de l’autre côté de la frontière est un dangereux extrémiste. Il y a quelques semaines, les réseaux sociaux regorgeaient de ces photos mises en lignes par les soldats russes où on les voyait posant devant leurs armes lourdes, avec pour commentaire : « Ici, on tire sur l’ukraignos ». Aujourd’hui, on commente le retour en Russie des corps de ces militaires, transférés dans la plus grande discrétion et enterrés en douce. Ce sont des morts sans statut, sans histoire et sans gloire. Demain, on verra aussi revenir des mutilés et des blessés que l’Armée s’empressera d’oublier.

Ce sera d’autant plus facile que la société russe a pris l’habitude de ne pas remarquer que son pays était en permanence en guerre et que cette guerre avait emporté la vie de dizaines de milliers de citoyens russes. Le prix d’une vie humaine n’est pas très élevé en Russie.

Comme il y a vingt ans, seules les Mères de soldats et un petit groupe d’intellectuels et d’activistes des droits de l’homme clameront que chaque soldat doit être sauvé, rendu à ses proches, identifié. Elles recueilleront des données et des témoignages, feront des estimations, aideront des mères à partir en Ukraine récupérer leur fils prisonnier. Comme d’habitude, dans la plus grande indifférence de la majeure partie de la Russie.

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NB : J’ai consacré deux ouvrages aux Mères de soldats de Russie. « Le cœur politique des mères » (Editions de l’EHESS, 2013) raconte l’histoire de la confrontation des citoyens russes à l’armée, en mettant au centre du récit ces milliers de femmes qui se sont adressées au Comité des mères de soldats avec une demande d’aide. « Les petits soldats » (Bayard, 2001, épuisé) est une histoire du Comité, coécrite avec la fondatrice et leader du mouvement, Valentina Melnikova.

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