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Billet de blog 31 janv. 2013

Totalement et intégralement

"Ici, je dois vous faire remarquer que, dans notre pays, l'homosexualité est éliminée définitivement, mais pas totalement. Ou plutôt : totalement, mais pas intégralement. Ou même : totalement et intégralement, mais pas définitivement. Car les gens qu'est-ce qui les intéresse de nos jours? L'homosexualité, un point c'est tout.

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"Ici, je dois vous faire remarquer que, dans notre pays, l'homosexualité est éliminée définitivement, mais pas totalement. Ou plutôt : totalement, mais pas intégralement. Ou même : totalement et intégralement, mais pas définitivement. Car les gens qu'est-ce qui les intéresse de nos jours? L'homosexualité, un point c'est tout. Oui, bien sûr, il y a d'autres choses aussi : les Arabes, Israël, les hauteurs du Golan, Moshé Dayan. Bon. Mais le jour où l'on aura chassé Moshe Dayan des hauteurs du Golan et réconcilié les Arabes avec le peuple de Judée, que restera-t-il dans la tête des gens? L'homosexualité, purement et simplement."

Visionnaire aviné des années à venir, celui qui prononce ces paroles est Venitchka, narrateur onirique et alcoolique du roman culte  « Moscou sur Vodka » de Venedikt Erofeiev. Nous sommes au début des années 1970. L’homosexualité est criminalisée en Union Soviétique, passible de 5 années de prison. Un millier de condamnations environ prononcées chaque année. La dépénalisation n’interviendra qu'en 1993.

Jusqu’aux années 1990, l’homosexualité avait donc été éliminée « totalement et intégralement, mais pas définitivement » en URSS, de même que le sexe en général. « Le sexe n’existe pas chez nous et nous sommes catégoriquement contre », avait affirmé en 1986  une militante de l’Union des femmes soviétiques, au cours d’un show télévisé américano-soviétique , faisant du Venitchka sans le savoir. Oui, c’est vrai, le sexe avait été éliminé définitivement, mais pas totalement, c’est à dire qu’on ne pensait qu’à ça.

Mais je m’égare.

Visionnaire, donc, notre Venitchka, quarante ans avant l’heure. De Paris à Moscou, il n’y en a que pour l’homosexualité ces jours-ci.

A Paris, le Parlement débat et le peuple manifeste pour ou contre le mariage homosexuel, pudiquement et improprement appelé « mariage pour tous » . Des couples homos s’embrassent dans la rue, les parents sont derrière eux et de l’autre côté de la mobilisation, on est un peu gêné, on se veut compréhensif et tolérant mais avec des limites. On votera pour ou on reculera, mais le débat aura quand même eu lieu.

A Moscou, la Douma se garde bien de débattre et vient de voter comme un seul homme en première lecture l’interdiction de la propagande de l’homosexualité auprès des mineurs. 388 voix pour, une abstention et une voix contre (dont l’auteur a avoué s’être trompé de bouton). Ne me demandez pas ce qu’est la propagande de l’homosexualité, les législateurs ne savent pas eux-mêmes la définir. Les patriotes les plus zélés en profitent pendant ce temps pour aller casser du pédé. Déjà, la police arrête les militants homosexuels plutôt que les casseurs. Bientôt, ils pourront le faire en toute légalité.

Deux côtés de la balance, deux extrêmes, deux mondes. Si différents ?

Angoisses, spectres de la contagion homosexuelle, fascination. Cortège de cauchemars : pédophilie, ventres à louer, enfants mutants mentaux. Mettre les mains devant les yeux pour voir sans regarder, ou pour regarder sans voir. Les petites blagues, les sous-entendus, les signes destinés à montrer qu’on s’exprime sur le sujet, mais qu’on n’en est pas, hein…

Les spectres sont les mêmes. La différence, c’est qu’en Russie on y va franco, alors qu’en France l’homophobie n’est pas consciente d’elle-même, baignée comme elle est de bonnes intentions.

François Fillon, hier à l’Assemblée Nationale : « un enfant conçu par ce procédé (la PMA) par un couple de femmes ou par une femme seule pourra-t-il réparer ce double manque, celui de ne pas savoir d’où il vient et celui de ne pas avoir de père qui l’élève ?  » ; « oui, derrière le mariage pour tous il y a le droit à l’enfant pour tous et par tous les moyens. »

Valerii Milonov, député du parti du pouvoir à l’assemblée locale de Saint Pétersbourg, initiateur du projet de loi interdisant la « propagande de l’homosexualité auprès des mineurs » : « L’objectif principal des gays est de satisfaire leur concupiscence maladive. Dans le Code de la famille de la Fédération de Russie, dans la Loi sur la famille il est indiqué qu’une famille est l’union d’un homme et d’une femme. S’il y a des gens qui pensent différemment, qu’ils pensent que c’est l’union d’un homme ou d’un chien ou d’autre chose, qu’ils y pensent une fois majeurs. »

A comparer, je préfère nettement vivre et élever mes enfants dans un pays où mon opposant serait Fillon que dans un pays où je devrais faire face à un Milonov.

Ce député russe représenterait-il une opinion extrémiste minoritaire ? Selon une enquête du Centre Levada, plus de 80% de la population russe jugent l’homosexualité moralement répréhensible. Il n’y a aucun doute que la loi interdisant de fait de parler ou d’afficher son homosexualité sera massivement soutenue par la population.

Et alors, dans un futur proche, la Russie sera un pays définitivement, mais pas totalement débarrassée de l'homosexualité. Ou plutôt : totalement, mais pas intégralement. Ou même : totalement et intégralement, mais pas définitivement.

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