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Billet de blog 31 janv. 2014

Les protestations en Ukraine: regarder sans voir.

Rarement on aura vu une protestation aussi photogénique. Neige noire mêlée de cendres, stalactites de glace donnant aux carcasses calcinées de voitures des reliefs inattendus, casques de chantier oranges des manifestants contre casques noirs rutilants des forces de l’ordre, flammes dans la nuit tombante, spirales lumineuses des cocktails Molotov. La bataille aux portes du Mordor dans toute sa force cinématographique.

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Rarement on aura vu une protestation aussi photogénique. Neige noire mêlée de cendres, stalactites de glace donnant aux carcasses calcinées de voitures des reliefs inattendus, casques de chantier oranges des manifestants contre casques noirs rutilants des forces de l’ordre, flammes dans la nuit tombante, spirales lumineuses des cocktails Molotov. La bataille aux portes du Mordor dans toute sa force cinématographique.

La crise ukrainienne, écrit Fanny Arlandis sur Slate, a donné lieu à un nombre impressionnant de clichés d’une grande beauté et expressivité. Les photographes sont nombreux sur place, l’accès à la zone d’affrontements est aisé car elle est circonscrite et organisée, la lumière est belle en cette saison froide. Une apocalypse glamour.

Les images appellent des explications. Ces derniers jours ont ainsi vu se multiplier des articles du style « 10 questions pour comprendre la crise ukrainienne », dans toutes les langues. Certains sont un peu grossiers, mais d’autres proposent des analyses très fines, avec une présentation nuancée de l’historique de la protestation et de certains protagonistes. Pourtant, les clefs qui y sont données ne permettent pas de décoder ce qui se passe en Ukraine actuellement.

« En discutant quotidiennement avec les journalistes étrangers, en leur expliquant, en leur donnant des contacts, en organisant des interviews, je vois que leur compréhension de notre situation est le plus souvent limitée », écrit sur sa page Facebook le philosophe Volodymyr Yermolenko, activement engagé dans le mouvement protestataire.

Loin de moi l’idée que les journalistes seraient ignorants ou feraient mal leur travail. Au contraire, je les trouve le plus souvent attentifs, renseignés, à l’écoute, désireux de présenter une image juste de la situation. Il faut plutôt interroger leur – notre -  regard, les cadres conceptuels qui sont nos outils de compréhension de la chose politique.

Le regard occidental sur un mouvement de protestation, quel qu’il soit, ne tolère pas beaucoup d’écarts par rapport à une norme implicitement présente dans nos jugements.

L’initiative doit être populaire, mais portée par un leader capable de la représenter sur la scène politique. La protestation doit avoir une idéologie, de préférence progressiste. Si on y trouve les termes de « démocratie », « droits de l’homme », « Etat de droit », c’est encore mieux. En France, ça passe d’autant mieux si l’on peut raccrocher les protagonistes à une « droite » ou à une « gauche ». Par ailleurs, il vaut mieux que le mouvement n’ait pas une dimension religieuse, car dans ce cas-là il sera forcément passéiste ou liberticide. Voilà pour les gentils. Côté méchants, il vaut mieux avoir affaire à un dictateur. S’il a été élu sans fraude électorale manifeste, c’est un peu gênant, car l’élection est vue comme une garantie de la légitimité d’un pouvoir. Pour que la protestation soit lisible, il faut que l’enjeu soit électoral : parti du pouvoir contre parti de l’opposition, chef contre chef. Le mouvement protestataire doit, quant à lui, être de masse, le nombre faisant la force. La vie dans le pays doit s’arrêter. Si violence il y a – cette dernière étant  le marqueur le plus tangible d’une « vraie » protestation -  elle doit s'embraser et s’étendre.

Cette grille de lecture est une cage dont les observateurs et commentateurs occidentaux ont du mal à s’extirper pour porter leur attention aux catégories dans lesquelles les protestataires eux-mêmes envisagent leur situation.

C’est ainsi qu’on raccroche toujours la contestation ukrainienne à la question de l’association avec l’UE rejetée par le président Ianoukovitch. Pourtant, celle-ci est depuis longtemps aux oubliettes. La question de l’Union européenne permettait surtout de mettre en avant une inquiétude face à un pays qui s’isolait de plus en plus et se mettait à l’écart de ses voisins européens.

On met encore et toujours en avant – comme le fait Yves Calvi il y a quelques jours - la figure de la Russie comme ennemi des manifestants ukrainiens. On ne parle pourtant quasiment jamais de la Russie sur le Maïdan, mais surtout et constamment de l’Ukraine. Quelques-uns brandissent le spectre du Kremlin dont le président Ianoukovitch serait une marionette, mais la métaphore n’a pas vraiment de succès, car celui contre qui les Ukrainiens peuvent et veulent agir, c’est Ianoukovitch, pas le Kremlin. Le clivage Est/Ouest, si cher à nos observateurs, n'est pas une dimension fondamentale de la protestation.

Les images des combats suggèrent une apocalypse généralisée. Les journalistes osent à peine souffler que les affrontements armés ont lieu sur une toute petite parcelle de terrain, par ailleurs entourée et encadrée, qu’on ne laisse pas y entrer n’importe qui, qu’on a entouré d’une bâche le monument au centre de la zone de combat pour le protéger. L’affrontement armé n’a pas pour objectif de conquérir la ville ou les bâtiments du pouvoir, mais de signifier que la protestation n’hésite pas à prendre les armes. Partout autour, la ville vit sa vie quasi normalement, mais ces choses-là ne sont pas médiatiquement avouables, car on discréditerait alors la force de la manifestation.

On a cherché – en vain – un leader unique sur le Maïdan. « Qui va mener le mouvement contre le pouvoir ukrainien, contesté dans la rue pour avoir refusé de signer l’accord d’association du pays avec l’Union européenne ? », s’interroge Jean-Baptiste Naudet dans le Nouvel Observateur début décembre dernierOn a encensé pendant un moment le boxeur Klichko, plus médiagénique que le libéral à lunettes Iatseniuk et plus présentable que l’ultra-nationaliste Tyahnibok. Depuis la proposition du président ukrainien de nommer Iatseniuk premier ministre, on a aussi essayé de lui faire enfiler le costume de chef de file de l’opposition.  Surtout, on a déploré l’absence d’autorité des leaders, vue comme une faiblesse du Maïdan, alors qu’elle pourrait bien être l’une de ses forces.

On s’indigne régulièrement de la présence d’ultra-nationalistes dans la protestation qui gâcherait, telle une goutte de poison, la potion magique du Maïdan. On se les figure cagoulés ou skinheads, alors que les ultra-nationalistes, dans le cas ukrainien, sont aussi souvent ces cosaques à toque en fourrure et à mèche rigolote que les photographes aiment à montrer.

« Comment ? Les courageux manifestants seraient des "militants d'extrême-droite" ? », s'interroge Daniel Schneidermann sur le site d'Arrêt sur Images.  L’article s’en prend à Sébastien Gobert, journaliste indépendant résidant en permance en Ukraine et qui s’attache dès le début à donner une vision nuancée de la protestation. Sébastien réplique dans un article de Libération qui tente de mesurer le rôle des différentes mouvances radicales dans la protestation. « Praviy Sektor (organisation radicale) est en première ligne face à la police, même si le gros des manifestants est toujours composé de citoyens lambda. » Cette volonté de compréhension est anihilée par le titre que la rédaction choisit de donner à son article : « A Kiev, l’extrême droite s’incruste dans les manifs ».

 Les observateurs ont du mal à comprendre comment la présence de ces activistes radicaux peur être acceptée par les autres protestataires. Car enfin, l’idéologie devrait quand-même avoir de l’importance ? En effet, des clivages et conflits apparaissent progressivement dans le mouvement protestataire, comme c’est le cas dans toutes les communautés humaines. Mais l’idéologie n’est pas ce qui cimente ce mouvement.

Comment ça, l’idéologie n’est pas ce qui cimente la protestation ?

L’attachement extrême de l’analyse politique française aux programmes politiques et aux clivages idéologiques fondés sur la référence à des valeurs s’accomode mal des autres types de fonctionnement du politique. Dans l’espace postsoviétique, l’attachement aux idées joue un rôle marginal dans les clivages politiques et on a souvent du mal à tracer les frontières idéologiques des forces politiques et à énoncer leurs programmes, au-delà d’un pro-ceci ou anti-cela. Lorsque je dois expliquer le clivage français droite-gauche à mes étudiants originaires de la zone, un vide sidéral m’accueille au fond de leurs yeux. Ils ne voient vraiment pas de quoi je parle.

Le mouvement protestataire ukrainien ne peut pas non plus être résumé à une union provisoire de groupes défendant un intérêt commun, à l’américaine.

A mon sens, la protestation ukrainienne se rassemble autour de la volonté commune d’un Etat respectueux. Les mille choses qui sont reprochées au pouvoir actuel – corruption, enrichissement personnel, autoritarisme, fermeture – sont les signes d’un Etat qui manque de respect à ses citoyens en les traitant en objets.

Le respect exigé par les manifestants se décline selon les préoccupations de chacun. Respect de l’intégrité physique, contre les exactions perpétrées par les forces de l’ordre. Respect de la liberté de parole pour les intellectuels et des médias. Respect de la part des services publics de santé et des administrations pour les retraités, confrontés à la corruption dans chacun de leurs gestes quotidien. Respect de la langue et de la mémoire ukrainienne pour les nationalistes ukrainophones. Respect de la liberté d’entreprendre pour les hommes d’affaires, écrasés par les schémas corruptifs. Respect du droit à une vie digne pour tous les Ukrainiens modestes constatant l’enrichissement outrancier des proches du pouvoir.

La demande de respect s’accommode bien de l’absence d’idéologie et de la pluralité. Elle fait face à un pouvoir qui ne délivre, lui non plus, aucune position idéologique.

Un pouvoir qui a été élu : voilà qui trouble les analystes. L’éditorial du New York Times daté d’aujourd’hui exorte l’opposition à rentrer en négociation avec le président Ianoukovitch. « Peu importe à quel point il pourrait être incompétent, discrédité ou mal intentionné, M. Ianoukovitch est le président démocratiquement élu, et de l'évincer par des manifestations de rue et sans un plan cohérent ou une direction unie serait source de désordres futurs et un précédent dangereux. » Cet attachement à la régularité et la continuité des procédures démocratiques est, depuis des décennies, la principale exigence des organisations de la communauté internationale, le principe électoral étant jugé intrinsèquement vertueux et créateur de représentation démocratique. Dans l’espace postsoviétique, les pouvoirs politiques ont pourtant très bien appris en vingt-cinq ans à maîtriser et manipuler les processus électoraux pour en jouer à leur guise, en toute régularité. Nous, observateurs occidentaux, restons pourtant trop souvent attachés à la procédure qui, telle une formule magique, apporterait bonheur et justice aux citoyens.

On ne peut comprendre ce qui se passe en Ukraine, en Russie, mais aussi chez nous, sans se débarasser des réflexes de pourvoyeurs de bonnes pratiques. La politique peut se vivre autrement, en dehors des routes goudronnées des systèmes représentatifs à l’occidentale. Ceux qui craignent d'ouvrir leur regard risquent de rester derrière leurs ordinateurs, à faire défiler les belles images apocalyptiques de combats à Kiev, sans rien y voir.

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