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Billet de blog 31 mai 2015

86% de boule au ventre

86% des Russes continuent à soutenir la politique de Vladimir Poutine en mai 2015, affirme le sondage du Centre Levada de Moscou. Ce taux de confiance impressionnant est quasiment inchangé depuis un an, avec un pic à 88% en octobre dernier. C’est dire si on a eu le temps de s’en effrayer, de le disséquer et de tenter des explications.

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86% des Russes continuent à soutenir la politique de Vladimir Poutine en mai 2015, affirme le sondage du Centre Levada de Moscou. Ce taux de confiance impressionnant est quasiment inchangé depuis un an, avec un pic à 88% en octobre dernier. C’est dire si on a eu le temps de s’en effrayer, de le disséquer et de tenter des explications.

Beaucoup d’observateurs ont souligné que dans les conditions de la Russie actuelle, ce chiffre ne disait pas grand-chose de ce que pensaient réellement les citoyens russes. Dans un pays où celui qui s’oppose au pouvoir devient une cible potentielle d’attaques et de persécutions, quelle réponse peut-on obtenir dans un sondage ? Imaginez un enquêteur venant chez vous pour demander votre opinion sur la politique du pays : vous ne savez pas trop ce qu’est un institut de sondages, par contre vous notez bien que l’enquêteur rentre dans votre maison, voit vos enfants, enregistre votre réponse et allez savoir ce qu’il en fera, tout gentillet qu’il semble là, avec sa feuille de papier. Il est indéniablement plus raisonnable pour un Russe ordinaire de répondre que oui, il soutient la politique menée par le président. Une partie des 86% est donc de la sage précaution avec une pincée de peur. Un chiffre le confirme indirectement : lorsque dans le même sondage, on demande aux Russes si leur pays va dans la bonne direction, ils ne sont plus que 60% à acquiescer. A supposer que la même logique de crainte d’avoir des ennuis s’applique à cette dernière question, on peut encore enlever quelques points à ce taux de soutien. S’approcherait-on de 50% ? Le diagnostic ne serait-il finalement pas si pessimiste ?

Si ces 86% nous font oublier notre Bourdieu et notre Champagne, si depuis un an on n’arrête pas de commenter et recommenter ces chiffres, c’est qu’au-delà des sondages, tous ceux qui se frottent un peu à la Russie ont constaté que leurs contacts, collègues, amis, proches russes ont changé.

Le dire est un échec de la pensée sociologique, alors vous ne le lirez dans aucune revue sérieuse. Pourtant nous sommes nombreux à le glisser dans nos conversations de couloir ou dans nos retours de terrains : ils sont devenus fous. Ils ont perdu la tête. On ne peut plus parler aux gens qui étaient des amis proches. On dirait que toute pensée rationnelle est déformée, dénaturée. Il ne faut surtout pas aborder le sujet de la Crimée. Il ne faut surtout pas aborder le sujet des minorités ou de la religion. Il ne faut surtout aborder aucun sujet.

Il y a là-dedans du désarroi de chercheurs, mais nous sommes assez forts pour y faire face en enfilant les perles des facteurs explicatifs, souvent justes et pertinents : le traumatisme des années 1990, la mémoire de la grandeur soviétique, le contrat social poutinien, la propagande médiatique…

Au-delà, il y a le désarroi humain, en tout cas le mien. L’impression de voir une société qu’on connaît et qu’on comprend s’enfoncer dans les ténèbres et se refermer dans une réalité parallèle, l’impression de perdre contact et de ne pas savoir jusqu’où cette société pourra aller.

Les lois. Une sensation d’absurde à commenter des lois de plus en plus répressives et obscurantistes, adoptées sans états d’âme et appliquées sans autres remous que l’indignation légitime et peu remarquée des 13% d’opposants. Loi interdisant l’adoption d’enfants russes à l’étranger, loi sur les ONG « agents de l’étranger », loi sur l’accès étendu du pouvoir aux données personnelles, loi interdisant l’offense aux sentiments des croyants, loi interdisant la propagande de l’homosexualité, loi sur les organisations étrangères indésirables et enfin, dernier sur la liste, décret sur le classement secret d’Etat des pertes humaines dans les conflits armés et opérations spéciales. Sur liste d’attente : la loi sur la limitation du droit à l’avortement. A chaque fois, la sensation d’être descendu d’une marche. A chaque fois, la sensation de stérilité de tout commentaire, tant ces textes semblent indifférer la majorité des Russes.

La violence des mots et des symboles. Une violence si épaisse qu’on en reste interdit, muet.

2014, célébration de la victoire sur le nazisme. Un sticker « commémoratif » à coller sur sa voiture se répand comme une trainée de poudre : « 1941-1945. Nous pouvons le refaire. »

Au-delà des stickers, la même métaphore est partout. La grandeur et la puissance, mesurées par la capacité de soumettre. Nous les avons bien eus, quand-même, avec la Crimée.

2014 également. Les Mères de soldats soulignent que c’est la première fois de toute l’histoire de la Russie postsoviétique qu’aucune mère – AUCUNE – ne s’est manifestée pour protester contre l’envoi de son fils soldat combattre en Ukraine. « J’ai compris pour la première fois que tout avait changé en août, quand des parents de soldats m’ont appelée pour me parler de ces « exercices » dans la région de Rostov sur le Don [à la frontière ukrainienne]. Je leur ai dit : « Allez récupérer vos enfants ! » Aucune n’y est allée. C’est inexplicable. C’est de l’ordre du médical », témoigne la dirigeante de l’Union des Comités des mères de soldats de Russie.

Depuis plusieurs années, les psychologues du très officiel institut de psychologie de l’Académie des sciences notent une hausse de la violence dans la société russe : violence verbale accrue, hausse des crimes « impulsifs », violence familiale ou conjugale touchant une famille sur quatre.

2015. La page Internet « Enfants–404 », groupe de soutien psychologique aux adolescents prenant conscience de leur homosexualité, est à nouveau menacée de fermeture et sa fondatrice, une jeune journaliste, est condamnée à une amende pour violation de la loi contre la propagande des relations homosexuelles auprès des mineurs. Elle enregistre des menaces, des dizaines de menaces. Les rares manifestations des associations homosexuelles sont sévèrement réprimées.

Les statistiques enregistrent une hausse des suicides chez les adolescents. Comme conséquence, le parlement introduit début 2015 une interdiction de mentionner les suicides dans les médias, et notamment la manière dont ils ont été mis en œuvre. Tu fermes les yeux et le problème n’est plus là, c’est magique.

Il y a, bien sûr, tout le reste. L’exaltation et le rabaissement de l’autre. Le racisme, désormais ouvertement légitimé : Obama avec une banane, c’est tellement rigolo. Des gens normaux qui commencent à parler comme des porte-parole gouvernementaux, avec les mêmes clichés linguistiques. Le retour des portraits de Staline.  Les répressions ? Quoi les répressions ? Pourquoi faut-il toujours parler des répressions ?

L’impression d’une digue qui a sauté, d’une violence contenue pendant plusieurs générations qui se déverse. Des décennies de silence sur les bourreaux et les victimes où les deux finissent par se confondre et tout le monde est un peu des deux. Des décennies d’institutions étatiques dont on essayait de fuir la violence et l’inhumanité: ne pas se retrouver dans un internat, ne pas se retrouver dans un hôpital psychiatrique, éviter la maîtresse sadique du jardin d’enfants, ne pas se retrouver à l’armée, sortir au plus vite d’une maternité. Des générations écrasées par le pouvoir politique, survivantes et blessées, cachant leur honte, transmettant sans le savoir la violence aux générations suivantes. Des centaines de milliers de Russes ont défilé pour les 70 ans de la victoire contre le nazisme avec les portraits de ceux de leurs proches qui avaient combattu pendant la guerre. Une très belle initiative – un peu pourrie par les administrations locales, mais passons – qui entretient pourtant l’idée d’un peuple justicier et saint dont la victoire passée justifierait tout ce qu’il voudra faire dans le présent.

Manipulant la référence à la guerre et au nazisme, renvoyant constamment au passé soviétique, le pouvoir poutinien a effectivement réveillé un monstre, celui de la violence transmise de génération en génération. Aujourd’hui, l’insoutenable remonte à la surface, alors on passe dessus une couche de gloire et de grandeur pour ne pas voir sa face effrayante. Ce monstre commun, ils sont largement 86% à le partager. 86% de boule au ventre, de non-dit et d’impensé.

Je suis de plus en plus dubitative face aux questions sur la rationalité des Russes ou la logique du pouvoir poutinien. Depuis que la guerre contre l’Ukraine a commencé, je ne cesse de m’effrayer de la force de cette ombre noire qui glisse sur le pays. La guerre n’a pas commencé sur un fondement historique, mais elle a réveillé des histoires. Les récentes lois mémorielles ukrainiennes ne sont que cela : la tentative de légiférer sur un passé qui est en train de dévorer le présent. Mais c’est encore une autre histoire.

Les 86% de boule au ventre me font bien plus peur que les 86% de soutien à Poutine. Le président disparaîtra un jour ou l’autre, mais les Russes qui veulent aujourd’hui écraser leurs ennemis imaginaires se retrouveront face à leur propre monstre intérieur, sans vernis ni confettis.

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