Samuel Morillon, directeur général de Cybion, a publié dans les pages Idées et débats des Echos un notable (faute d'être remarquable) "Une minorité fait l'opinion sur Internet". On y trouve beaucoup d'enseignement sur le Web en général et sur le club de Mediapart en particulier.

 

A première, c'est vrai, l'objet est un peu repoussant: ça ressemble à une tribune de manager cynique, qui pis est, gérant d'une entreprise d'"intelligence économique" (d'espionnage légalisé, donc, pas de souci: il lira cette page) qui recommande qui engage les entreprises "à adopter une démarche de veille, voire, osons le mot, de surveillance" des "internautes sont souvent inactifs (sans emploi, étudiants…) et peuvent consacrer un plein-temps au dénigrement d'une société". Passons: c'est la réclame déguisée pour les services de sa société.

 

Pourtant, il faut y regarder de plus près car des choses intéressantes y sont dites. D'abord les sources: "les recherches menées en 2008-2009 par nos doctorants". Pas de la publication scientifique, mais de la recherche privée menée en collaboration avec la faculté. Ensuite le corpus: Cybion est certes une entreprise d'intelligence économique, mais son PDG, Carlo Revelli, est aussi le patron de la plateforme communautaire Agoravox, qui fonctionne peu ou prou comme le club de Mediapart, l'identification en moins. On ne doit donc pas aller chercher bien loin le "terrain" étudié.

 

Je voudrais donc extraire de ce texte quelques bribes et les soumettre à vos commentaires (qui, si nous entendons bien ce que dit ce texte, n'ont aucune représentativité). Elles me semble objectiver un certain nombre d'intuitions sur le fonctionnement des communautés sur Internet.

 

"Cent mille Français consomment plus de 16 heures d'Internet par jour. (...)

Les contenus générés par ces internautes surreprésentés sur la Toile influencent le lectorat général, celui qui consomme de l'Internet, mais qui produit peu. (...)

Généralement les interactions entre les internautes traditionnels sont relativement faibles. En revanche, ce noyau d'internautes au comportement addictif produirait plusieurs milliers de commentaires par jour à travers une multitude d'identités numériques. Ces commentaires sont présents dans les blogs, dans les forums et les réseaux sociaux. (...)

Il y a ainsi un biais dans la plupart des études d'opinion qui analysent les commentaires exprimés sur la Toile (...) lié au profil de ces 100.000 internautes, non représentatifs de la majorité du lectorat sur Internet.

 

Ils utilisent en moyenne deux avatars, souvent de sexes différents. Même s'ils ne possèdent pas de compétences initiales, ils se renseignent sur la plupart des questions d'actualité et les commentent de manière souvent polémique et vive. Les propos peuvent être argumentés mais laissent peu de place à la discussion. La notoriété de l'avatar est fréquemment la finalité de comportements où l'émotion est poussée à l'extrême.

On a pu croire qu'Internet était un outil de recherche d'information et d'intelligence collective. Le savoir numérique s'inscrivait dans une démarche globalisée de progrès de l'esprit humain. Les images et les sentiments, que véhicule la Toile, complexifient les mécanismes de la pensée. L'idée générale d'une intelligence collective entre des internautes bâtissant en réseau de nouveaux savoirs semble être restée au stade du concept. (...)

 

Par ailleurs, l'anonymat est une pratique commune sur la Toile. Selon l'institut Gartner, près de 50 % des internautes auraient un avatar, c'est-à-dire un double numérique ayant un nom, voire un sexe, différent de celui de son auteur. Le filtre social qui modère les rapports réels entre les individus disparaît ainsi. Nos systèmes de valeur se retrouvent éprouvés lorsque notre environnement ne permet pas de répondre à l'isolement progressif provoqué par l'addiction. (...)"

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